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Quatre enfants et l’alcool

Ecrit le 9 septembre 2015

(suite du récit de la semaine précédente)

Oh ! Ce ne fut pas une grande noce. J’avais emprunté un manteau et un chapeau bleu marine. Léon avait mis la chemise de noce de son père. Nous n’étions que sept. Marcel le frère de Léon n’osait sortir de sa cachette car les Allemands le recherchaient. J’avais une alliance faite dans une pièce de deux francs en alliage jaune et Léon avait celle de son père qui était en or.

 La noce en deux temps

Après les paperasseries à la mairie de Nantes, nous avons fait un petit tour à pied, nous sommes allés boire un verre mais il avait été dit que, comme à ma communion, je n’aurais pas de photo. D’abord nous n’avions pas les moyens et puis avec les alertes assez fréquentes nous n’avions pas l’intention d’aller dans le centre-ville. A la pension de famille on nous servit un petit repas un peu plus copieux que d’habitude, d’autant plus que la mère de Léon avait apporté un poulet. Pas de musique, pas de bal, c’était interdit. On a bien raconté quelques histoires avec les derniers pensionnaires attardés, chanté quelques chansons et nous sommes allés nous coucher. Il y avait le couvre-feu. Eh bien, je vous jure que cette nuit-là, nous avons été sages comme des images. Je dormais même bien quand la belle-mère à cinq heures du matin a tambouriné dans la porte de la chambre : elle devait retourner à St Vincent et mes parents à Dieppe. Le premier épisode de notre mariage se terminait là.

Le deuxième épisode se situe une quinzaine de jours plus tard quand, un jour, le curé de la paroisse   nous dit que les actes de baptême et de communion étaient arrivés et qu’on pourrait faire bénir notre union à une petite messe basse du matin. Deux gars qui travaillaient avec Léon nous servirent de témoins mais comme il n’était pas question de perdre une journée de travail, ils avaient juste mis une veste par-dessus leurs bleus de travail, Léon également. Et moi un manteau par-dessus ma blouse d’usine. Lorsque le prêtre prit nos alliances pour les bénir, celle de Léon tomba, roula et tout penaud le curé continua sa messe. Quand elle fut finie, nous fûmes bien obligés de nous mettre tous à rechercher cette alliance. Le bedeau avec un balai, les témoins à quatre pattes à regarder dans tous les coins. Bref on finit par la retrouver et ce fut un éclat de rire à la sortie, qui se termina devant un café bien chaud au bistrot de la place. Sitôt après, il fallut aller au boulot.

J’ai eu souvent envie de revoir cette banlieue proche de Nantes. Les années ont sûrement tout changé.

Ici commence ma vie de femme et de mère. Elle a été semblable en bien des points à celle d’autres femmes de mon époque, celle d’après guerre.

 Première surprise

Quelques temps après, j’eus ma première surprise. Léon était allé s’inscrire sur la liste électorale. Pas moi puisque les femmes ne votaient pas à cette époque. Quand il est revenu, je l’ai trouvé tout drôle. Il ne se sentait pas bien, il ne voulait pas manger. Il est allé se coucher mais il m’a appelée, il voulait une cuvette. Quand il a vomi, j’ai compris le genre de maladie qu’il avait : il avait rencontré en ville des gars de St Vincent et ils avaient bien arrosé l’événement. Comme je ne l’avais jamais vu dans cet état, ça m’a plutôt déçue. Il m’a bien fallu par la suite m’habituer à ce genre de situation, encore qu’on ne s’y habitue jamais. Il était un homme comme les autres, ni plus, ni moins et s’il est devenu au fur et à mesure des années plutôt volontaire chez lui, par contre avec les copains il se laissait facilement entraîner.

Il avait un grand copain avec lequel il allait, au nez des sentinelles allemandes, chercher du ravitaillement dans les wagons, dans les voies du dépôt. J’avais une peur bleue, je ne vivais pas tant qu’ils n’étaient pas revenus tous les deux. J’ai même fini par me fâcher. Je ne voulais pas que mon enfant qui était près à naître, soit orphelin de père à sa naissance. De plus ce genre de chose a fini par devenir impossible. Tout était gardé, contrôlé. A la moindre incartade, les Allemands tiraient. Ce n’était plus le moment de jouer les mariolles.

Quelques semaines plus tard, l’assistante sociale m’envoyait dans une maison maternelle appartenant au département. Une petite gentilhommière, Gatines, (près d’Issé) devenue maternité pendant la guerre. C’est là qu’est née ma première fille le jour de Pâques 1944 à Issé.

 Aline dans une valise

J’ai eu mes premières douleurs avec le point du jour. J’ai vu le soleil d’avril se lever derrière les carreaux de la fenêtre de la chambre commune et j’ai entendu les cloches de la première messe d’Issé, sonner dans le lointain. Comme toutes les mères, j’ai dû endurer ce qui m’attendait mais pas une seconde je n’ai eu peur. Je fus récompensée quand j’ai vu ma petiote, quelques heures après. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à son père et justement ce jour-là c’était la St Léon. Elle avait subi elle aussi les privations car elle pesait à peine trois livres. Elle était si menue, si brune que la sage femme elle-même en a fait la réflexion « on dirait son père rétréci » c’est, je crois, le plus beau cadeau de fête que j’aie fait à mon mari et avec les années et même la vie c’est toujours resté d’un côté comme de l’autre « son cadeau ».

Lorsqu’au bout de neuf jours je suis revenue à Nantes avec mon petit paquet dans les bras, il a fallu s’organiser. On n’avait pas acheté de lit d’enfant, ni de berceau. La grand-mère avait promis de faire rénover un landau qui devait servir de lit. Il était vert, elle le fit repeindre en gris mais il n’était pas prêt. Dans toutes nos pérégrinations, j’avais conservé ma valise en carton qui me servait d’un employeur à l’autre quand je travaillais à Paris, elle fit office de lit pendant un certain temps. Un matin où j’étais partie aux commissions et Léon au boulot, Pierre, le gars qui nous prêtait la moitié de sa maison, en entendant sonner l’alerte, a fermé le couvercle de la valise avec Aline dedans et est parti la mettre à l’abri d’un bombardement. Elle était si petite, si légère et lui avait si peur des bombes allemandes. Pourtant il a été fusillé comme résistant. Je me demande encore comment il a pu faire pour se mettre dans la résistance, peureux comme il était. Pauvre gars !

Il a fallu nous rendre à l’évidence, on ne pouvait pas garder un bébé quand le danger des bombes faisait partir tous les jours les gens du quartier. Les combats aériens au-dessus des points stratégiques faisaient des centaines de morts chaque jour et nous étions tout près du dépôt principal de Nantes. De là partaient les wagons, les munitions, les armes et le ravitaillement de l’armée allemande.

Tout de suite j’ai encore pensé à Martigné. J’ai écrit à maman Robin. A cette époque elle était installée au bourg et avec les enfants réfugiés de partout, elle avait quatre petits à s’occuper. Avec la meilleure volonté, je ne pouvais lui en donner une cinquième. Elle vieillissait elle aussi, et cinq c’eût été de trop mais elle connaissait une personne qui voulait bien me prendre ma petite fille. On emmena donc Aline à Martigné et l’on revint chez nous, à Nantes, le cœur gros le soir.

En arrivant dans la petite rue de la cité, nous remarquâmes un vrai charivari. Une rumeur circulait de bouche à oreille. « le débarquement est proche » les résistants avaient reçu un message codé et fait passer la bonne nouvelle. Mais bonne ou pas bonne, à dix heures du soir il fallut décamper en vitesse. Les fusées lumineuses, lancées par des avions américains, illuminaient tout le dépôt et la petite cité en était tout embrasée. A vélo, à pied ou en voiture, tous les voisins fuyaient pour tâcher d’éviter les bombes qui commençaient à pleuvoir surtout sur Nantes à six kilomètres.

Je me suis retrouvée sur le porte-bagages d’un voisin qui pédalait vers St Luce. La nuit était tombée et la pleine lune éclairait avec les fusées tout le paysage. Les avions piquaient avec des sifflements qui nous terrifiaient. A chaque moment, nous étions obligés de nous allonger dans les fossés. Je me rappelle même avoir longé pendant quelques minutes un mur tout blanc, sur lequel nos ombres se distinguaient. Quand je m’en suis aperçue, nous avons tous changé de côté de route. Une minute plus tard, le mur était criblé de balles de mitrailleuse. Cela a duré plus de deux heures. Nantes venait de subir son plus dur bombardement.
Quand cela a cessé, le gars est reparti sur son vélo. Je ne savais pas où était Léon. On s’était perdus dans la débandade.

Il était sûrement plus d’une heure du matin quand je suis arrivée, fourbue, à bout de nerfs. Il était assis sur le pas de la porte. Il avait rassemblé le peu de linge que nous possédions dans mon infatigable valise, un peu de ravitaillement dans un sac et m’attendait prêt à partir, fuir nous aussi comme tout le monde. A pied puisque les trains, la gare, les voies avaient été détériorées. Partir pour aller à St Vincent chez sa mère, à 60 km. A pieds. Nous n’avons fait que quelques kilomètres, j’étais si fatiguée que nous nous sommes arrêtés dans le garage ouvert d’une maison où il y avait un peu de paille. Je ne sais plus si j’ai dormi. Nous avons attendu que pointe le jour pour repartir. Mais, dans un remords de conscience, Léon a voulu revenir sur ses pas pour libérer une lapine que nous avions et qui était dans sa cage. Je me sentais incapable de faire demi-tour. Je ne voulais pas non plus qu’il me laisse seule, j’avais trop peur. Finalement une autre alerte sonna et les premiers bombardiers recommencèrent à tournoyer. Plus question de lapine. Il fallut s’éloigner au plus vite. Il était six heures du matin.

Les premiers kilomètres, nous avons marché espérant rencontrer une voiture qui nous aurait montés, mais plus on s’éloignait et moins on en rencontrait. Il faut dire aussi que nous évitions la grande route. Les avions ronronnaient encore là-haut et nous avions tous les deux une sacrée peur au ventre. Il faisait chaud, nos pieds traînaient dans la poussière. Vers le milieu de la matinée un car passa qui accepta de nous prendre sans savoir trop où il allait nous déposer. Nous fîmes à peu près 30 km mais il s’était éloigné de notre route et cela nous fit faire un crochet de plusieurs kilomètres. Tout l’après-midi nous avons marché de plus en plus lentement, de plus en plus fatigués. Malgré notre jeunesse, nos jambes n’en pouvaient plus. A la tombée de la nuit, je voulus m’asseoir sur le bord du fossé, nous étions dans la forêt, je n’en pouvais plus. Léon qui savait que, si on s’arrêtait, on ne pourrait plus repartir, me redonna du courage en me disant que nous étions presque arrivés. Je n’avais rien mangé, j’avais envie de pleurer mais j’ai marché quand même, encore, encore. Il faisait noir. Heureusement Léon connaissait la route. Il était minuit quand, enfin, on arriva devant chez sa mère. Plusieurs gars du pays qui travaillaient avec Léon étaient arrivés avant nous et l’avaient prévenue qu’on était en route. Quand on lui dit que nous étions venus à pieds, elle eut du mal à nous croire. Je me suis allongée sur un lit, comme je serais tombée dans une mare. Combien d’heures ai-je dormi ? Je ne sais plus. Mais je sais que je n’ai pas pu poser les pieds par terre de la journée du lendemain. Ils étaient en plomb.

Dans la maison de la grand-mère je pensais être momentanément à l’abri des bombardements. Mais quand je suis sortie dans la cour j’ai vu que la ligne de St Nazaire était à moins de cinquante mètres, j’ai retrouvé ma peur instinctive, mais aller où, ailleurs ? Seulement voilà, étant réfugiés, nous n’avions plus de salaire. Léon étant du village a bien trouvé à être embauché de droite et de gauche, surtout pour notre nourriture dans les fermes mais pour payer les mois de nourrice nous n’avions plus d’argent. Il fallait songer à aller rechercher Aline d’autant plus que sa grand-mère ne la connaissait pas et la demandait. Ce fut encore cette journée-là une véritable expédition qui mérite d’être racontée.

 L’enfant et la bicyclette

Un matin, puisque le petit landau gris était prêt, Léon et Marcel ont pris la route de Martigné, à vélo, soit 30 km, chacun à son tour tirait le landau vide et conduisait d’une main. Moi je me contentais de suivre d’autant plus qu’il n’y avait pas très longtemps que je savais faire du vélo. Il faisait chaud et la route de Martigné était toute en virages, en montées et en descentes. Quand nous sommes arrivés chez la nourrice, la pauvre personne aurait bien voulu garder la petiote mais elle comprit que ce n’était pas de notre faute. Elle ne pouvait pas travailler pour rien non plus.

Nous sommes repartis, Aline bien installée dans le landau, sans rouler trop vite pour ne pas la secouer. Arrivés à 2 km sur la route, les deux hommes firent une halte, ils me demandèrent de prendre un peu le landau et, de connivence, repartirent en sens inverse pour boire un coup à Martigné. Pensez si j’étais fumasse, à rester sur le bord de la route, assise sur l’herbe avec ma fille dans les bras et mon vélo à côté de moi. Je les ai attendus au moins vingt minutes. Ils ont repris le landau et moi j’ai suivi de plus en plus difficilement car je crois bien que les côtes étaient encore plus dures qu’à l’aller, si bien qu’à un moment un peu avant d’arriver à Châteaubriant, Léon s’arrêta et attacha une ficelle à mon guidon et à sa selle. Au début cela m’aida un peu, nous avons même bien traversé la ville. Marcel tirait seul le landau, mais voilà… juste à la sortie de la ville, avant de reprendre la route de St Nazaire, il y avait un carrefour et un café. Ils roulaient tous deux de front et comme deux larrons ils s’arrêtèrent ensemble. Je n’avais pas vu leur clin d’œil et j’ai continué à rouler…. Oh ! pas loin, deux ou trois mètres, la ficelle s’est enroulée dans les rayons et j’ai fait un de ces vols planés … que je ne raconte même pas ! Je me suis retrouvée sur le milieu de la route, sans savoir si j’allais me relever, meurtrie de partout mais rien de cassé. Ils m’ont emmenée avec eux au bistrot mais j’y ai surtout lavé toutes les égratignures provoquées par les gravillons de la route. Nous avons fait, comme nous avons pu, le reste de la route et deux kilomètres avant d’arriver, le petit landau a cassé. Il avait fait ses soixante kilomètres lui aussi et l’axe des roues, ayant bien chauffé, a cassé. C’est avec un landau à trois roues et moi pleine de bleus que la grand-mère nous vit revenir de Martigné.

Quand elle prit Aline dans ses bras, qu’elle la vit si petite et si semblable à son fils, alors je vis des larmes rouler sur ses joues tannées. J’ai su par la suite que des âmes bien intentionnées lui avaient raconté que la jeune fille que son gars avait épousée n’était pas enceinte de lui. Heureusement la preuve était là et puis aussi, ma belle-mère n’ayant eu que des garçons, cette petite était la première fille de la famille. Dans son patois ce fut « l’Aline », son cadeau à elle.

Quant à moi, je ne sais même plus si je suis remontée sur une bicyclette depuis ce jour là. Nous étions donc tous les trois réfugiés chez la grand-mère. On était maintenant fin mai 1944. On vivait comme on pouvait. Il y avait tant de réfugiés dans toute la région que nous n’étions pas plus à plaindre que les autres. J’avais toujours aussi peur des avions et il en passait de plus en plus. Quand je voyais qu’ils tournaient longtemps au-dessus de nous, j’enveloppais ma fille dans une couverture et je partais vers les champs, nous cacher dans les buissons ou dans un fossé. Il y eut quelques bombes lancées sur un pont de chemin de fer à proximité, quelques mitraillages aussi et tous ces gens, qui n’avaient rien vu ni su de la guerre, commencèrent à avoir peur aussi.

Un matin, au début juin, de très bonne heure, au petit jour, un roulement continuel comme un train sans fin nous réveilla. Marcel, intrigué, se leva, regarda, attendit encore un peu et se mit à crier et à danser en chemise, là, au beau milieu de la cour : « ils arrivent, ils débarquent, ça y est, c’est eux !! » Eux ? Les Alliés, les Américains, les Canadiens. On entendit quelques voix, quelques voisins en sabots, eux aussi presque incrédules et tout à coup nous nous sommes retrouvés tous dehors, avec ce bruit de milliers d’avions au-dessus de nos têtes, voyant à peine dans l’aurore qui se levait, un des plus glorieux jours de l’histoire de la France ; ce jour de joie était tant attendu, mais tant d’hommes, de femmes et d’enfants allaient encore vivre comme un cauchemar, là-bas sur la côte, tant d’innocents paieraient encore ce jour-là un lourd tribut à la liberté retrouvée.

Nous sommes allés cet après-midi là jusqu’au bord de la route, comme pour nous assurer que les uniformes des hommes sur les chars qui passaient avaient bien changé de couleur. Quelques semaines après, au moment où il fallait penser à rentrer à Nantes et à reprendre le travail, je me doutais déjà que j’attendais un autre enfant. Nantes, ville terriblement éprouvée n’avait plus où loger ses habitants. Avec un autre enfant, nous ne pouvions rester où nous étions. La seule solution me fut de repartir à Dieppe chez mes parents provisoirement. Léon demanda sa mutation pour Dieppe.

Joël naquit moins d’un an après sa sœur. Avec une volonté dont il fait encore preuve dans la vie, il fit sa sortie en vingt minutes, tout seul, sans aide. J’avais eu juste le temps d’être transportée à la maternité. L’infirmière n’était même pas là. A mes cris, elle arriva, tout ahurie. La première chose que je vis, ce sont les yeux bleus de mon fils, comme les miens. Donc nous avions chacun le nôtre. Léon arriva à Dieppe quelques jours après et il fallut s’organiser car ce n’était pas une solution de vivre chez mes parents. Trouver un logement à Dieppe n’était pas plus facile qu’à Nantes surtout avec deux bébés mais j’y avais davantage d’amis et de connaissances, plus d’appuis. Ma sœur, mariée six mois avant moi, occupait une maison de quatre pièces. Elle nous sous-loua le rez-de-chaussée et occupa le premier étage. C’était toujours mieux que rien et toujours du provisoire.

Nous avons bien failli mourir tous les quatre dans ce logement. C’était l’hiver 45-46. J’avais couché mes deux petits dans un même lit, suffisamment grand pour eux deux. Ils dormaient, nous finissions de souper. Le petit poêle à trois pattes était rouge. Il faisait très froid dehors. Avant de nous mettre au lit, Léon avait bourré le foyer avec du coke (résidu de charbon) car il fallait économiser tout et régler le tirage au maximum de fermeture. Quand j’ai voulu embrasser mes deux petits avant de me coucher, je me suis sentie la tête lourde, comme une terrible et soudaine migraine. Dans la première heure de mon sommeil j’ai senti une nausée me prendre et je voulais appeler Léon, le réveiller, j’avais du mal à bouger et lui aussi dormait d’un sommeil profond. Il a mis plusieurs minutes à réaliser que j’étais vraiment malade. Il ne pouvait pas bouger comme il voulait non plus mais dans une lueur de lucidité il s’aperçut que lui aussi était malade. Il se traîna jusque dans l’escalier qui montait chez ma sœur, il appela et pris d’un vertige, déroula jusqu’en bas, cogna dans quelque chose de métallique qui devait être une boîte à ordures et resta allongé là. Le bruit fit lever mon beau-frère qui s’aperçut qu’il y avait un chausson sur les marches. Il descendit et trouva le tableau. Léon qui revenait à lui, moi complètement dans le cirage et les deux petits blancs comme des linges et qui avaient vomi dans leur lit. Pourtant la clef du poële était fermée mais la cuisinière, trop chargée, trop fermée, dégageait du gaz carbonique qui ne sentait rien mais qui avait failli nous coûter la vie à tous les quatre. Heureusement que Léon avait réussi à sortir. Plus de peur que de mal mais, si on peut dire, on avait eu chaud. Moi j’ai claqué des dents pendant plusieurs heures nerveusement et Aline et Joël ont mis plusieurs jours à s’en remettre.

C’est dans ces temps là qu’il fut proposé à Léon de partir en Occupation en Allemagne dans les gares. Cela lui permettait d’être titularisé au chemin de fer et moi je recevais sa solde pareillement. Il n’avait pas fait de régiment et il avait ressenti cela comme une déception. Alors il partit faire ce qu’il pensait être son régiment mais il avoue aujourd’hui avoir eu du bon temps comme presque tous les bonhommes quand ils parlent de cette époque de leur vie. Léon revint d’Allemagne en février 1946. Je me retrouvai enceinte presque aussitôt et il fallut redéménager. Nous avions trouvé presque en bordure de falaise une petite maison qui n’était à vrai dire qu’un pied à terre de vacances et qui appartenait à une parisienne. Elle accepta de nous la louer. Il y avait une petite buanderie qui servit de cuisine, une petite salle de séjour et une chambre grande comme un mouchoir de poche, au point qu’on ne pouvait y mettre qu’un sommier sur pieds pour nous et un seul lit d’enfant pour deux. Heureusement ils allaient bien dedans tous les deux, l’un à la tête, l’autre au pied. Il y avait aussi un bout de jardin. Nous étions pour la première fois indépendants et chez nous.
Lorsque René vint au monde à la fin de l’année 46, le petit landau gris d’Aline lui servit longtemps de berceau. C’était la fin de la guerre. Personne n’était riche, on s’aidait les uns les autres. Nous n’avions pas beaucoup d’argent mais avec le jardin et la sécurité de la paie à la fin du mois nous n’étions pas trop à plaindre.

Nous avons commencé à acheter un peu de meuble d’occasion : un buffet, une table, des chaises puis à crédit à la SNCF, une chambre, même qu’on n’avait pas de place où la mettre et qu’elle resta quelques mois chez ma sœur. C’est toujours la même que l’on a aujourd’hui. Quand on a peiné pour avoir quelque chose, on y tient. Ainsi petit à petit nous faisions notre nid, mes oisillons se faisaient plus nombreux. Au mois de juin 47, j’attendais mon quatrième enfant et faute de place il fallut encore redéménager. Nous avions fait une demande de logement à la mairie de Dieppe. On nous octroya un appartement, quatre belles pièces dans un ancien hôtel que la guerre avait épargné, en bordure de la plage. Il était temps. Je venais d’avoir une autre fille. Elle s’appela Agnès parce qu’Aline qui commençait à aller à la maternelle voulait une petite sœur qui s’appellerait comme sa copine « Agnès ». Elle avait quatre ans et disait « Agnièse » On était en plein centre ville, à proximité de tout. Même Léon qui était devenu grutier à la gare maritime n’était qu’à cinq minutes de son travail. Le seul inconvénient c’était qu’il n’y avait pas de cour pour les petits et je ne pouvais pas les laisser jouer dehors tout seuls. Ils étaient trop jeunes. Nous avions laissé la première pièce vide pour eux mais chaque pièce avait une grande porte-fenêtre et toutes les semaines il y avait des carreaux cassés et puis Léon, qui était un gars des champs, ne se plaisait pas en ville. Il aurait voulu avoir un jardin, un peu de volaille. La journée finie, il ne tenait pas entre quatre murs. Nous y sommes restés trois ans et nous avons fait un échange de logement ce qui se faisait couramment à l’époque avec des gens qui se sentant vieillir, voulaient revenir plus près du centre. Nous montions à Janval (faubourg de Dieppe). Le premier avril 1951 nous avions enfin ce que nous cherchions et nous devions y rester vingt cinq ans.

Ce temps-là fut surtout celui de la jeunesse de mes quatre enfants. Toute la cité était faite de maisons jumelées. Plus de deux cents, ce qui faisait un vrai village d’habitants de toutes conditions, à la périphérie de Dieppe. Sous le même toit que nous vivait une grande famille, des descendants de gens de voyage, de forains. Ceux qui n’ont pas vécu près de ces gens-là ne savent pas ce que veulent dire pour eux les mots « famille, entre-aide, solidarité ». Je peux dire que nous avons partagé les joies, les peines de notre vie. S’ils riaient on les entendait rire, s’ils pleuraient on les entendait aussi. Il n’y avait qu’un mur entre nos deux familles.

En 1953, ma mère mourut. Elle ne pesait plus qu’une cinquantaine de kilos. Elle connut un peu sa dernière petite fille. Je ne suis pas allée la voir sur son lit d’hôpital quand tout fut fini. J’ai gardé d’elle le souvenir que j’en avais eu la veille : une pauvre femme qui avait été forte et belle, devenue par l’alcool cette triste chose, si maigre, si pitoyable à 53 ans. Elle avait subi aussi deux guerres et trop de déboires et de revers dans la vie mais de voir où elle en était arrivée en essayant d’oublier dans l’ivresse, alors non, je crois que je ne pourrai jamais me mettre à boire, ça me fait peur, trop peur.

Les mois, les années ont passé. Les enfants sont allés à l’école. Il y avait dix minutes à pied. Avec des papiers peints, des meubles pour les enfants, la maison s’est remplie de vie, la cour de fleurs, le quartier de jeux. L’argent a longuement fait défaut et bien souvent nous avons eu recours au crédit. Les maladies ? Comme tout le monde bien sûr, ils ont tous eu quelque chose et chaque fois nous avons été inquiets tous les deux. « Nos enfants » ça a été entre nous une véritable chaîne de quatre maillons, une chaîne très solide.

Avec les années, nos caractères se sont heurtés bien souvent. Et après une vie comme tous les autres ni mieux ni pire où il a fallu supporter les larmes, les maladies, les colères, les pardons, mais aussi les fêtes, les joies, les réunions, le temps est passé. En 1967, la mère de Léon est décédée, usée. Elle avait vu son fils acheter une vieille maison dans le pays, pas loin de St Vincent des Landes, et je crois qu’elle en a éprouvé une certaine satisfaction. Elle qui fut si pauvre, elle y est venue plusieurs fois et s’y trouvait bien à l’aise.

Nous nous étions serré la ceinture pour acheter cette vieille maison. C’était un espoir que nous avions depuis un bon moment. Les campagnes commençaient à se dépeupler et les maisons vidées ne se vendaient pas trop cher. Ce fut surtout la maison de vacances pendant douze ans. La propriétaire qui nous l’avait vendue nous prit tout de suite en amitié. Elle nous fit connaître tout le village et on peut dire que lorsque nous y venions en vacances, ce n’était pas triste. Les jeunes mettaient vite de l’animation. Tout le monde savait que nous étions arrivés.

Nous avions l’habitude, venant de la ville et étant en vacances, de nous mettre à l’aise pour profiter du soleil : maillot de bain, robe dos nu, short, camping. Le village dans ce coin retiré en eut plein les yeux et comme la maison se trouvait près d’une petite route, les vieux bonhommes et les vieux gars firent un défilé pour admirer les cuisses, les dos, les poitrines. Je ne les ai pas entendus, mais ça a dû jaser bien souvent, mais chez nous on en profitait pour en rire.
J’avais acheté en même temps que la maison quelques vieux meubles qui avaient appartenu à la mère de la fermière, plus quelques-uns qu’on avait amenés avec une camionnette de Dieppe. C’était juste le minimum mais c’était suffisant. La grande cheminée était à elle seule le principal attrait quand de grandes flammes claires dansaient dedans.

Le premier hiver, aux vacances de Noël, nous sommes venus passer huit jours avec deux enfants. Il avait un peu neigé mais la maison avec ses gros murs épais, orientée en plein sud, n’était pas froide. On avait chauffé toute la journée. Il y faisait bon. Au milieu de la nuit, j’eus une petite envie et comme il n’y avait pas de commodités, il fallait sortir. Je pris une robe de chambre et je sortis. La pleine lune éclairait toute la cour, toute la campagne, comme en plein jour. Je me suis baissée mais juste à ce moment, j’ai vu, là, devant moi, des oiseaux énormes perchés sur le toit du hangar et qui me regardaient et bougeaient des ailes,…. Ça m’a coupé court à mon envie. Je suis rentrée précipitamment et pour ne pas foutre la trouille aux gosses je n’ai rien dit et me suis recouchée. Le matin, j’ai su que c’étaient les dindons de la ferme voisine. J’ignorais qu’ils étaient en liberté et même qu’ils se perchaient si haut.

Une autre nuit, de cette même semaine de vacances, Léon avait pas mal trinqué avec les voisins, c’était leur seule distraction et en se couchant se mit à ronfler si copieusement que je ne parvins pas à m’endormir. J’avais beau le secouer, le bousculer, le retourner, rien à faire, il dormait ; alors je m’assis dans le lit et à ce moment là, j’entendis un cra-quement qui me fit savoir que les planches du dessous du lit avaient fini leur carrière. Le sommier prit du gîte par le côté droit et mon bonhomme se retrouva la tête dans la « venelle » et les pieds en hauteur, sans se réveiller. Il a fini sa nuit les pattes en l’air et moi dans le lit avec mes deux gosses.

Il y avait aussi comme bâtiment, acheté avec la maison, un vieux hangar fait comme jadis avec quelques planches et des genêts séchés. C’était là qu’on remisait la carriole. Avec le temps, le vent et la pluie, le vieux hangar penchait sur la route. Nous avons attendu les vacances pour l’abattre. Il n’a pas tenu longtemps, face à quatre ou cinq hommes jeunes. En cinq minutes il fut par terre dans un nuage de poussière et on mit le feu. Il a flambé haut et clair et à ce moment, une vieille voisine qui était une vraie teigne, est sortie en criant qu’on n’avait pas le droit de faire du feu. Lorsqu’il ne resta plus qu’un tas de braise, je suis allée lui dire de venir voir et lorsqu’elle sortit dans la cour, tous les hommes d’un commun accord, en rond, étaient en train d’éteindre le feu en urinant dessus. Je crois qu’elle n’est jamais rentré si vite chez elle. Le lendemain tout le village en riait encore.

 La fois de trop

Mais s’il y eut souvent des rires, il y eut aussi des larmes. Marcel, le seul frère de Léon, était couvreur, ne possédant en tout et pour tout que son petit matériel de travail. Ni sou, ni maille. Il allait de maison en maison quand on le demandait, se faisait nourrir, abreuver (trop) et n’était pas souvent payé. Mais, là encore, l’alcool avait fait son œuvre, à 48 ans, il n’était plus qu’une loque, une épave. Il se tua en tombant d’un toit, tristement.

Un homme du village avec qui Marcel avait fait quelques bordées vint proposer à Léon de l’emmener chez les clients de son frère pour faire payer des factures restées en suspens. Je n’aimais pas cet homme, ivrogne, brutal qui battait femme et enfants ainsi que les animaux, et insultait tout le monde. Il était diabolique et me faisait presque peur, moi qui ne suis pas peureuse. Ils partirent dès huit heures le matin, de village en village, de ferme en ferme, de cellier en cellier. J’appréhendais le retour. La nuit était largement tombée lorsque j’entendis la voiture revenir. Les deux hommes sortirent de la voiture avec bien du mal et durent prendre appui au mur pour tenir debout. Léon invita alors l’homme à rentrer boire à la maison. Alors je lui dis qu’il se faisait tard et qu’il valait mieux remettre ça au lendemain….

Avant d’avoir pu prévoir quoi que ce soit je reçus une sacrée gifle de quoi me faire basculer si j’avais été moins forte. Ma réaction fut instantanée, je lui rendis. Mais malgré son ivresse, mon bonhomme me fit tomber à terre, me roua de coups de pieds, me tirant les cheveux. Je réussis à me remettre debout et comme il était près du mur je lui cognai la face dessus. Je criais tant et si fort qu’il mit sa main dans ma bouche et me laboura l’intérieur avec ses ongles. Je me réfugiai sur mon lit, il m’y rejoignit et se mit à me serrer le cou. A la lueur du feu je vis dans ses yeux une telle furie, une telle folie, que j’ai cru, l’espace d’une seconde que ma dernière heure était arrivée. Je repliai alors les genoux sur mon ventre et d’une détente je l’envoyai rouler à vingt centimètres du foyer. Tout ça devant l’homme et sa femme qui regardaient sans rien faire.

Quand la femme ouvrit la porte pour s’en aller, je réussis à sortir. Je me mis à courir sur la route en direction de la ferme voisine, mais lui aussi, derrière moi. Le fermier et son épouse me virent presque tomber chez eux, échevelée, la figure et la bouche en sang, les vêtements déchirés. Je crois qu’ils comprirent tout de suite, l’homme se mit en travers de la porte pour retenir Léon. Maintenu loin de moi, il parut se calmer. Il suait et regarda autour de lui comme s’il ne savait pas où il était. Sur mon refus de rentrer à la maison, il menaça de tout casser. A regret, à reculons, je revins à la maison et me couchai dans un lit tout habillée. Je tremblais encore d’énervement. Il ronflait du sommeil de brute. Tout à coup, vers 2 h du matin, ses ronflements cessèrent et ce silence se mit à m’inquiéter. Une pareille cuite pouvait-elle entraîner la mort ? Je m’approchai pieds nus de son lit, quand je l’entendis respirer je fus plus calme.

Ce n’était pas la première fois qu’il me frappait, mais j’ai bien juré ce jour là, que désormais jamais plus je ne me laisserais battre. J’avais la force de me défendre et si je n’avais auparavant jamais répondu aux coups c’était parce que j’avais voulu éviter à mes enfants les scènes et les spectacles que j’avais vus en étant gosse.

On me dit souvent que j’ai l’air grave, sévère. Croyez-vous que la vie n’a pas laissé ses traces sur mon visage ? Maintenant qu’elle m’a frôlée trois fois, je n’ai plus peur de la mort. Je l’attends à chaque tournant. Même si elle me laisse encore un répit de quelques années, je serai sereine quand elle viendra. J’ai rempli mon contrat. J’ai élevé mes enfants. J’en ai fait des hommes et des femmes à part entière. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu de leur vie et c’est bien ainsi.

Avec la retraite ma vie s’est terriblement détériorée. Et l’alcool est revenu dans mon foyer. Nous avons quitté Dieppe. Nous y laissions pourtant tant d’amis, tant de familles, tant de souvenirs mais Léon préférait revenir dans son coin, dans son fief. Et lui, l’enfant de St Vincent qui fut un des plus miséreux étant jeune, commença à redresser fièrement la tête en étant propriétaire d’une maison dans son pays. Avec l’accès de la cave à tout-venant commencèrent les prodigalités. Quand il avait bu, il devenait impossible, même méchant. J’en arrivais à avoir peur de lui quand il rentrait tard. Et j’ai recommencé la lutte contre ce poison qui avait déjà détruit ma jeunesse et avait maintenant complètement effacé la tendresse qui me restait pour celui qui a été mon mari. Cette situation a creusé un fossé entre nous. De plus en plus grand. Nous sommes très souvent silencieux n’ayant plus rien à nous dire. Ce n’est plus possible de vivre comme deux automates, comme deux étrangers.

 Oser partir

Presque un an de luttes, de paroles, de discussions pour arriver à un compromis. Nous nous sommes séparés. Je suis depuis un mois dans un petit studio à Châteaubriant propre comme un sou neuf. Oh ! Je sais de quoi je vais payer ma liberté. J’ai de très petits moyens financiers. Je vais rogner sur tout, sur le chauffage, sur la lumière, sur la nourriture mais je vais boire à grand coup le droit de vivre, d’avoir des amis, de sortir, de voir et de comprendre.

Pour ma fête, il y a cinq jours,les amis sont venus gentiment tous, une bonne dizaine et ça m’a fait chaud au cœur. Léon est venu deux fois. Je lave son linge. Il me fournit des légumes. Je crois que c’était le seul moyen pour que nous soyons copains. et au moins, s’il se saoule, je ne le vois pas et pour moi c’est primordial.

Je suis restée chez moi ce soir et je goûte ma tranquillité. Droite sur fond de soleil couchant, la flèche de St Nicolas semble embrasée comme un soir de Noël. Dans le ciel pur, mille martinets strient et dansent une sarabande folle. Un merle siffle dans un sapin, des notes stridentes auxquelles j’aurais envie de répondre. Sur le bord du toit, deux tourterelles s’aiment. La demi-lune les regarde, impudique.

Je suis maintenant une personne du ’’quatrième âge’’, ayant vu huit générations. Mes descendants sont une centaine. Mission accomplie.

La rue est déserte. Quelques retardataires de ci de là et ce calme soudain. J’aime la ville en ce soir d’été. Je n’ai pas envie d’aller me coucher. Ca me semble si bon cette paix, cette sérénité. se laisser vivre, respirer, regarder. Il y a en moi, comme une autre vie.

Fin du récit écrit dans les années 1988-1990