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Un nouveau jeu de société : le bank run

Ecrit le 2 avril 2008

 Comment perdre 100 000 dollars par seconde

La chute de la banque d’affaires Bear Stearns, intervenue juste avant Pâques, est un événement spectaculaire mais peu médiatisé : il ne faut pas affoler le bon peuple. Il y a pourtant de quoi : le 19 mars 2008, la banque annonçait qu’il n’y avait « absolument aucune vérité dans les rumeurs de problème de liquidité » . Elle disposait à l’époque de quelque 17 milliards de dollars de liquidités.
Et deux jours plus tard, elle n’avait plus un sou. Dix-sept milliards de dollars perdus en 48 heures cela représente environ 100 000 dollars de pertes par seconde. . Que s’est-il passé ?

 La ruée

Bear Stearns a tout simplement été victime du pire accident possible pour une banque : un « bank run » (= ruée sur la banque). Ce mécanisme est plutôt connu pour les banques de dépôt. Celles-ci ne disposent pas, en argent liquide, de la totalité de l’argent que les clients leur ont prêté. Elles ont plutôt des titres, ou des crédits accordés.

Supposez maintenant que les clients de la banque, qui lui ont prêté de l’argent, s’inquiètent de la capacité de celle-ci à les rembourser. Ils vont alors, par anticipation, chercher à retirer leur argent. Au guichet les queues s’allongent. La banque se trouve donc dans l’obligation de verser des liquidités à ses clients.

Mais, on l’a dit, l’essentiel de ses actifs est composé de crédits accordés ou de titres. Il lui est donc nécessaire de trouver des acheteurs pour les titres qu’elle détient (en pratique, d’autres banques ou organismes financiers disposés à lui prêter temporairement de l’argent, en recevant des titres en échange).

Mais alors la mécanique peut devenir très dangereuse : si les clients se méfient de leur banque, celle-ci va avoir des difficultés à revendre ses titres. Elle va donc être obligé de les brader, pour satisfaire la demande de liquidités de ses clients.

En les bradant, elle en fait chuter la valeur .... De ce fait, l’inquiétude des déposants s’accroît, et encore plus d’entre eux viennent retirer leur argent. Le mécanisme s’amplifie, fait boule de neige, et très rapidement, la banque ne peut même plus obtenir d’argent .

 Fric et net

Ce mécanisme est bien connu : la banque britannique Northern Rock, en septembre 2007, en a fait les frais, et l’on a vu devant ses guichets des files d’attente de déposants venus récupérer leur argent, jusqu’à ce que le Trésor britannique se décide à la nationaliser, prenant à son compte toutes ses dettes. Mais dans le cas de Bear Stearns, le phénomène a pris une ampleur inédite : du fait du développement de l’informatique, les clients n’ont même plus besoin de faire la queue au guichet ! Ils retirent de l’argent en quelques secondes. Ainsi l’argent a filé à une vitesse qui dépasse l’entendement sans que la banque ait eu le temps de vendre des titres.

 Peut-on éviter ça ?

Si les banques ne trouvent plus d’acquéreur pour leurs titres, la banque centrale peut jouer le rôle de « prêteur en dernier ressort », tout en se montrant particulièrement exigeante sur les actifs qu’elle prendra en pension, et imposer des taux punitifs à la banque qui fait appel à elle pour se refinancer.

Mais Bear Stearns est une banque d’affaires : en principe elle ne peut pas faire appel à la banque centrale pour se refinancer en cas de besoin.

En fait cette histoire a commencé au milieu de l’année dernière, lorsque deux hedge funds (fonds spéculatifs) créés par la banque ont connu des difficultés ; Bear Stearns avait alors,pour préserver sa réputation, décidé de reprendre à son compte ces deux fonds pour rembourser leurs clients. C’était un signe avant-coureur inquiétant. De plus, avec la crise du crédit immobilier aux USA, la banque a denombreux titres de crédits qui ne valent plus grand chose ;

Pour prévenir les risques en cascade, la banque centrale américaine a mis en place des dispositifs permettant aux banques d’échanger certains de leurs actifs « toxiques » contre des titres du trésor américain. Ce mécanisme, ironiquement, a largement contribué à la chute du fonds Carlyle, en incitant les institutions financières qui lui avaient prêté de l’argent à saisir ses actifs pour bénéficier de cette « fenêtre d’échange ». Bear Stearns était l’un des clients de Carlyle, et le mécanisme d’échange d’actifs n’interviendra pour elle que trop tard.

Résultat : en deux jours, Bear a vu partir ses clients et a perdu toutes ses liquidités. Elle a quand même fait appel à la Banque centrale américaine (la Fed). Celle-ci a prêté de l’argent à la Banque Morgan, pour que celle-ci prête à la Bear. Si ce mécanisme n’avait pas été mis en place, la chute de la Bear pouvait entraîner un « tsunami » sur d’autres banques.

 Too big to fall

« Too big to fall » : trop gros pour tomber, a dit la Banque Centrale. Donc Bear Stearns est sauvée mais pour les 15 000 salariés de la banque, dont beaucoup sont actionnaires de celle-ci, c’est l’incertitude, la crainte de perdre leur emploi

Tout ça c’est la faute à la banque ? Même pas ! C’est plutôt la faute du système spéculatif mondial dans lequel il y a quelques gagnants et beaucoup de perdants (petits actionnaires et salariés).

Qui est le prochain établissement financier qui va chuter ? Le jeu joué par la Fed est dangereux : supposez que quelqu’un souhaite acquérir les actifs d’une banque à un prix modique : c’est très simple. Il lui suffit de faire courir quelques rumeurs sur la santé de celle-ci, et de vendre ostensiblement les actifs que cette banque détient. Et d’attendre que la mécanique s’enclenche … puisque la Fed a montré qu’elle était prête à reprendre à son compte des actifs « toxiques » plutôt que de laisser des grandes institutions financières s’effondrer. La Fed a évité une catastrophe cette fois-ci, mais c’est peut-être reculer pour mieux sauter. Sa décision, jointe à celle de baisser encore ses taux directeurs, la fait ressembler à ces personnages de dessins animés qui, à force d’essayer de colmater des brèches de de tous les côtés, finissent par être emportés par le flot.

Et le flot pourrait bien repartir. La liste des banques susceptibles de faire l’objet d’un « bank run » est impressionnante aux Etats-Unis ou en Europe.

D’après explications de Alexandre Delaigue
http://economistes.blogs/.liberation.fr/chiffrage/2008/03/bear-stearns-co.html


 Le spectre de 1929

Mardi 25 mars 2008, la Banque centrale européenne a annoncé avoir injecté de nouvelles liquidités dans le système bancaire européen, pour redonner confiance aux marchés. Cette opération intervient après des actions similaires engagées par la Réserve fédérale aux Etats-Unis et la Banque nationale suisse. Les banques centrales mettent ainsi tout en œuvre pour éviter la faillite du système bancaire alors que les banques préfèrent conserver leurs liquidités plutôt que de les prêter aux autres banques en raison des risques de défaut de paiement.

Cela annonce-t-il une crise analogue à celle de 1929 ? En théorie, oui. Mais en pratique l’expérience acquise en 1929 peut permettre d’éviter la catastrophe.

Cependant le spectre de 1929 servira d’argument bien commode pour convaincre les peuples d’accepter la rigueur bien qu’ils ne soient nullement responsables de la situation.


NOTES:

D’après explications de Alexandre Delaigue :
http://economistes.blogs.liberation.fr/chiffrage/2008/03/bear-stearns-co.html