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Jean-Luc, amputé, veut se reconstruire

Ecrit le 30 mars 2016

Jean-Luc, de passage à Châteaubriant, il y a quelques années, a repris contact avec La Mée. Il raconte sa vie de SDF (Sans Domicile Fixe). Histoire d’une vie brisée après une longue période de travail, ’’un destin dont je suis entièrement responsable, moi seul’’ dit-il.

Métro Pont-Marie à Paris. Face à l’Ile Saint-Louis, la Cité Internationale des Arts, haut lieu du Marais. Plus de mille plasticiens et musiciens, triés sur le volet, viennent là chaque année, du monde entier. Leurs ateliers de résidence, entre 20 et 40 m2, leur permettent de vivre pleinement leurs passions. Un luxe créatif qui contraste avec la réalité quotidienne, au pied de la Cité, lorsque la nuit tombe.

Métro Pont Marie

Dès 19h, lorsque les galeries d’art ferment, plusieurs dizaines de SDF se retrouvent sur toute la longueur du hall couvert. Eux aussi viennent de partout : français, bulgares, roumains, bosniaques, irakiens… Eux, n’ont que quelques mètres carrés. Zéro intimité, pour dormir à même les dalles de marbre, un carton en guise de matelas, un duvet dans le meilleur des cas. Grand luxe : l’endroit est abrité de la pluie et reste éclairé.

C’est là que je me suis réfugié fin septembre 2010. Je n’avais plus d’autre solution que la rue. Une histoire trop banale. Licenciement, rupture, dépression, loyer impayé. En trois mois, j’ai plongé !

 Tout pour le boulot

J’ai travaillé dans la presse. Informaticien, j’ai réalisé de gros chantiers de modernisation des journaux. Un « geek » comme on dit maintenant, ne comptant pas ses heures, mangeant quand j’avais le temps, pouvant passer une semaine à écrire et réécrire un programme informatique. L’habitude de ne pas se laver, de porter toujours les mêmes vêtements, je l’ai prise là ! Tout pour le boulot ! 

Et puis un jour, on vous annonce que des contrats ne sont pas renouvelés…Après une période glorieuse, de 1985 à 2002, les entreprises de presse ont commencé à réduire leurs investissements. La crise de 2008, l’érosion de la publicité, ont fait le reste.

J’avais une vie déréglée. Quelques heures de sommeil m’ont toujours suffi. Je travaillais sur des missions que beaucoup ne voulaient pas faire, trop longues, trop lourdes. Je n’étais même pas déclaré comme cadre… ce qui fait qu’aujourd’hui ma retraite est minorée. Les impôts, j’oubliais de les payer. Vite rattrapé par la réalité que je voulais sans doute fuir, j’ai largué les amarres. Une décision assumée, comme un défi.

 La route

15 août 2010 : j’ai déposé deux cartons d’affaires chez un ami et je suis parti faire la route. Mon idée première, vacances et faire les vendanges. Porte d’Orléans : stop au bord du périph. Direction, le sud. Sac à dos, débardeur, cheveux longs…le look parfait du routard attardé de 57 ans ! En quelques minutes, je trouve un chauffeur qui me ressemble. Il aurait pu être mon fils. Il allait sur Montpellier. 

J’en ai profité pour visiter la région, retourner au Larzac où j’avais manifesté en 1971 et 1973. Un périple de liberté… Début septembre, vendanges à Gaillac. Ambiance solidaire, un travail manuel que je n’avais jamais fait. Une bonne façon de se laver la tête. A la fin du mois, après avoir beaucoup bu, je suis rentré à Paris. 

Sans logement, sans famille, sans travail, il me restait la rue. Je n’avais plus envie de faire de l’informatique. Mes indemnités de chômage intégralement pompées par le fisc, j’ai dû me résoudre à la rue. La Cité des Arts me rassurait plus que les foyers du SAMU Social.

 La plongée

A Paris, on peut facilement manger gratis, en allant aux distributions de repas des soeurs de la Charité, rue de la Folie-Méricourt, dans le 11e, ou à la crypte de l’église de la Trinité, dans le 9e. On est bien accueilli, personne ne vous pose de questions. On peut se poser. Midi et soir, j’ai pu me nourrir correctement grâce à ces dispositifs de solidarité.

A dormir dehors, difficile de rester propre ! Sous le duvet, on transpire vite. Garder ses vêtements est indispensable car tout peut arriver la nuit. Plusieurs fois, j’ai été agressé, couteau sous la gorge, pour quelques euros… Au début, j’allais aux bains-douches rue des Deux-Ponts, en face de Pont-Marie. Pour me laver mais aussi me réchauffer. Il a fait jusqu’à moins 10°C, fin novembre 2010… J’allais pieds nus, en tongs, depuis l’été. C’est là que j’ai eu mes premières gelures. Un cercle vicieux car je ne supportais pas les chaussures… Un jour, j’ai perdu mes tongs, et mes pieds se sont habitués au macadam parisien. La corne, la crasse, m’empêchaient d’avoir mal… Très vite j’ai arrêté de me raser car les rasoirs coûtent cher. Mon look s’est dégradé. Je n’arrivais plus à réagir. On ne veut plus se regarder dans une glace. La douche quotidienne devient hebdomadaire et lorsque mes vêtements sentaient trop mauvais, j’allais en changer aux vestiaires de la Croix-Rouge.

Ma santé a commencé à se dégrader. J’ai maigri, ne pesant plus que 45 kg pour 1,79 m en septembre 2011. J’ai perdu des dents. Mes cheveux ont blanchi. Dépressif, je me suis mis à boire. Beaucoup de bière, car ça calme la faim. Le matin, dès 8 h, je marchais. En journée, je marchais. Le soir, je marchais… Pour me réchauffer, pour me fatiguer, pour tout oublier, pour m’écrouler à la Cité des Arts quelques heures, malgré le bruit de la circulation, les râles des alcooliques.

Cette routine infernale aura duré deux ans. Fin 2012, je me suis retrouvé aux urgences de l’Hôtel Dieu, après un malaise. Le début d’une série de problèmes qui m’ont permis de réagir. Mais, malheureusement trop tard.

 Urgences

Un pompier me demande comment je m’appelle, quel jour on est… Dans l’ambulance qui m’amène aux urgences de l’Hôtel Dieu, je tremble de froid sous la couverture de survie. Je viens de faire un malaise. Les brancardiers me conduisent en « salle de tri ». Une infirmière me demande où j’ai mal... On m’installe dans un couloir bondé. Deux bonnes heures après, un interne me dit que je traîne une grosse grippe avec des suées énormes. « Etes-vous vacciné ? »… Je m’évanouis à nouveau…

Au réveil, j’ai une perf. On m’explique que ma fièvre va passer, que mon électrocardiogramme révèle une grosse fatigue. « Vous êtes déshydraté et dénutri, vos reins sont bloqués, vous avez un taux hallucinant de cholestérol et de diabète. On va vous soigner tout ça ». Je suis dans un vrai lit. Je vais dormir plus de 12 heures…

 Un regard humain

Quand j’ouvre les yeux, une assistante sociale est à mon chevet. Elle me dit : « Bonjour monsieur »... Le premier regard humain depuis longtemps. « Racontez moi ce qui vous est arrivé ». Maladroitement j’explique ma clochardisation, mon inconscience à marcher pieds nus en plein hiver. « Vous pouvez vous en sortir. Je vais vous obtenir le RSA   en attendant votre retraite mais promettez-moi de vous laver, de vous changer, de mettre des chaussures. Passez à ma permanence dans deux semaines ».

Sorti de l’hosto avec un gros sac de médocs, direction le vestiaire de la Croix-Rouge et les bains-douches. J’ai fait l’effort d’être présentable, jusqu’au rendez-vous fixé. Ca s’est bien passé : avoir 500 euros (15 euros par jour), ça motive...

Son ultime conseil : quitter Paris. Elle avait raison…

Fin janvier 2013, j’entame un tour de France, en stop. Direction des petites villes du sud-ouest. Cahors, Auch, Tarbes, Pau. Je pousse jusqu’à Zarautz au Pays Basque espagnol. Au printemps, cap au sud-est, Narbonne, Sète, Avignon, Gap, le sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Salette, propice à l’introspection. L’été, retour au Larzac. Je ne surveille pas mon diabète. Ayant perdu l’ordonnance, je ne renouvelle pas mes médicaments... Suicidaire ?
Je fais des rencontres   sympas. L’inconnue quotidienne devient supportable car beaucoup de mairies disposent de locaux pour les SDF de passage. Je complète le RSA   par la manche devant les églises le dimanche matin. Paris n’est plus qu’un mauvais souvenir.

 Châteaubriant

Fin 2013, je poursuis par la Bretagne, la Normandie, le Centre. Une semaine, dix jours au plus dans une ville. A chaque fois, j’ai tenté de me « resocialiser », bossant même sur des chantiers de démolition (au noir). Mars 2014, direction Redon, Angers, Le Mans, La Flèche, Tierce, Vihiers et son refuge Saint-Nicolas, Ancenis, l’abbaye de Melleray où les moines m’ont accepté. Avril, Châteaubriant et son refuge infect. « La Mée » avait publié mes remarques...

Mai-juin, direction le golfe du Morbihan, Quiberon, Lorient. J’ai passé l’été dans cette ville bétonnée, reconstruite après guerre. Je me suis remis à picoler au muscadet pour lutter contre le froid et le vent. Euphorie du festival interceltique ! C’est l’été. J’ai jeté les « Stan Smith » qu’un paroissien d’Angers m’avait donné, pour remarcher pieds nus. Je dormais sur la plage.

 Artérite

Jean-Luc, amputé

J’ai commencé à avoir mal aux pieds, à claudiquer. Une nuit, douleur intense, et un gros orteil tout noir ! A l’hôpital, diagnostic sans appel : une AMI ! Artérite des membres inférieurs, liée au diabète avec fort risque de gangrène. J’ai droit à une angioplastie en urgence. On m’expliquera plus tard que j’aurais dû avoir un pontage… Je décide de rentrer sur Paris.
On est le 5 septembre. Je me retrouve à la case départ, métro Pont-Marie, n’ayant nulle part ailleurs où aller. J’ai de plus en plus de mal à marcher. Les ulcérations gagnent du terrain, la douleur intolérable, l’odeur aussi. Plusieurs orteils sont gangrenés. J’ai mal aux cuisses. Je reste allongé des journées entières. Je n’ai même plus la force de manger. Au bout de trois jours, mes compagnons d’infortune appellent le 115. Je suis transporté dans le coma à la Pitié-Salpétrière. Je me réveille en réa. Un médecin m’explique l’air grave, me regardant à peine : « On n’a pas pu sauver vos jambes. Les infections étaient trop avancées dans les artères fémorales et tibiales. Quelques heures de plus et c’était la mort. On a pu sauver vos reins ». Il repart gêné.

Je pleure. Mes pieds me chatouillent mais c’est l’effet du membre fantôme. Je touche... Un gros pansement tout autour du bassin, laissant dégagés mes organes génitaux mais rien à côté. Pas de moignons et les hanches désarticulées. La totale ! Je me mets à crier... Bourré de somnifères, j’émerge dans une chambre seule. Mon assistante sociale de l’hiver 2012 est là, comme par miracle ! Son nom, comme personne à prévenir, était dans mon dossier. Je dois faire le deuil, repenser ma vie autrement. Finies la route et la rue ! Mon horizon se rétrécit. Après quinze jours, je suis transféré à Broca, un vieil hôpital du 13e arrondissement de Paris spécialisé dans la gériatrie et la longue durée. J’y croise beaucoup d’Alzeimer et de clochards très abîmés. Je vais rester là jusqu’au 1er octobre 2015. Un an !

Ma cicatrisation très lente rendait difficile la rééducation. Les kinés m’ont sauvé. J’ai appris à me soulever du fauteuil, à aller aux toilettes seul, à nettoyer mes cicatrices, à m’asseoir sur les ischions du bassin. Dans mon cas, impossible d’avoir une prothèse. Au final, je préfère ça. Pourquoi cacher la réalité. L’esthétisme ? Maintenant, j’accepte mon ’’schéma corporel’’ même s’il choque le regard des autres.

J’ai eu un bon soutien psy pour supporter mon état. Le pire ? La solitude, n’ayant aucune visite à part l’assistante sociale qui m’a décroché une place dans un institut spécialisé.

Sortant de l’hôpital, un mauvais concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé de nouveau à la rue ! Avec mon fauteuil (pas électrique) et mon duvet !

Trois jours, trois nuits, à Pont-Marie. Le Secours Catholique m’a dégagé une place dans un foyer adapté. Mes pansements ont été refaits dans un dispensaire Croix-Rouge. Un cul-de-jatte qui fait la manche, en tee-shirt et langota indienne sous la pluie... Je n’ai jamais gagné autant à Paris où l’indifférence est grande !

 Se reconstruire

5 octobre 2015, un lundi matin. Mon assistante sociale qui savait où me trouver me réveille dans le hall couvert de la Cité des Arts où j’ai trouvé à nouveau refuge. Venu de l’hôpital à la force des bras en fauteuil (près de 3 km), éreinté après trois jours et trois nuits dehors, j’ai du mal à émerger. Elle m’aide à m’asseoir dans mon fauteuil, à rouler mon duvet. Je ne suis ni lavé ni rasé depuis ma sortie de l’hôpital...

Elle range mon fauteuil dans sa voiture. Direction les Yvelines où une place m’attend dans une Maison d’accueil spécialisée. Ici vivent des handicapés moteurs lourds. Un ghetto à part du monde, où il y a des polyhandicapés en état végétatif que la loi interdit de débrancher, et des jeunes handicapés qui ont une envie frénétique de vivre et de se dépasser.

Dans cette « cour des miracles », je suis censé me reconstruire et poursuivre ma rééducation pour être le plus autonome possible, continuer d’accepter le manque les deux jambes. Depuis cinq mois que je suis là, mes dernières analyses ne sont pas bonnes. Le diabète et mes problèmes cardiovasculaires continuent de boucher mes artères. L’artérite s’installe lentement mais sûrement dans les bras et l’on ne m’a pas caché que je risque l’amputation.

La perspective de devenir un homme-tronc à l’espérance de vie réduite se rapproche. Après combien de nouvelles interventions chirurgicales qui vont encore m’affaiblir ?

On me parle aussi d’un pontage qui pourrait me permettre de réduire la progression de la maladie. Ne pesant plus que 28 kg pour 96 cm, avec un cœur affaibli, le risque de rester sur le billard existe. Pour l’instant je m’efforce de ne pas y penser.

A Noël, j’ai obtenu un fauteuil électrique, grâce à la Prestation de compensation du handicap (3900 €). Il me permet de pouvoir sortir dans ce village de 1500 habitants où il n’y a rien à part des propriétés friquées et des élevages de chevaux. Alors, je vais au bistrot et j’affronte les regards. Parfois, le dialogue s’instaure. Pitié, compassion, embarras rejet… il y a de tout. Je fais avec et je chiale après, seul...

Ma maigre retraite versée depuis janvier est absorbée totalement par mes dettes fiscales. Le RSA   a été transformé en AAH (Allocation adultes handicapés). Pris en charge à 100 % je paie malgré tout 18 € par jour pour l’hébergement. Du coup je ne touche que 30 % de mon allocation réduite à 242,30 €, soit 8 € par jour... Heureusement que je ne fume pas et que mes besoins vestimentaires sont inexistants !

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Avec ce maigre pécule, je m’autorise deux fois par mois des sorties « hygiéniques » au domicile d’une prostituée, conduit par mon auxiliaire de vie. Je me prouve que je suis encore un homme. Cette misère sexuelle tarifée est désolante mais quelle femme pourrait encore m’aimer ? Quelle femme pourrais-je aimer ? Le peu d’estime que j’ai de moi depuis tant d’années m’empêche d’avoir des relations affectives durables.

Voilà ma vie. Une vie brisée dont je suis seul responsable. J’assume car je n’ai pas su résister à l’engrenage. En quelques années dans la rue, j’ai accéléré ce processus suicidaire. Je suis lucide, mes espoirs de survie se comptent peut être en mois. Par respect pour ceux qui se défoncent à m’aider, chaque jour passé est une petite victoire. Jusqu’à quand ?

Jean-Luc


Ecrit le 2 novembre 2016

Un ami nous écrit

Ce que je craignais m’arrive. Après ma double amputation des jambes le 9 septembre 2014, je vais devoir perdre le bras droit le 14 novembre prochain. Ce sera encore une amputation maximale incluant l’artère axillaire bien trop bouchée pour garder un moignon et un bout d’humérus. Mon « sursis » aura duré un peu plus de deux ans en alternant grosse déprime, rééducation et tentative de reconstruction. Mais ce nouveau coup dur me replonge dans le noir total. Tout a été tenté avec les dilatations endovasculaires il y a quelques mois. Les artères sont trop obstruées et rétrécies par des années de diabète non soigné et une hygiène de vie déplorable.

Après l’amputation, retrouvant de l’autonomie, j’ai pu revivre ces derniers mois et me rendre utile pour ceux qui affrontent ces épisodes. Là, je me retrouve à nouveau dans la douleur surtout psychologique. Il me restera le bras gauche mais pour combien de temps ? Malgré un changement radical de vie et d’alimentation, l’arrêt du tabac et de l’alcool, les artères continuent de se boucher, inexorablement. Je ne veux pas penser au suicide car je suis accroché à ma vie et je veux aller jusqu’au bout. Du coup, je vais devoir renoncer à mon studio de Rambouillet pour aller après l’hôpital plusieurs mois au centre de rééducation de Garches.

Après ... j’imagine me lancer dans un tour du monde en skate en médiatisant mon handicap auprès des jeunes via Handicap International et le Caritas que j’ai contactés. Je peux collecter des fonds pour leurs actions. Avec un seul bras je peux encore me déplacer et je n’ai besoin de rien pour voyager. Dans chaque pays il suffit que je m’annonce chez des sœurs ou des moines pour un hébergement, une douche, et laver un tee-shirt. Voilà. Je vous remercie de suivre mon évolution car votre soutien m’est précieux dans cette immense solitude désespérée contre laquelle je cherche à lutter par mon souffle de vie.


NOTES:

Si vous voulez joindre Jean-Luc, écrivez à La Mée, qui transmettra - journal-la-mee@orange.fr