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Bibliophages en campagne

Écrit le 18 mai 2016

La Vieille Ville, dans la campagne soudanaise : au bout d’une petite route ombragée un drapeau breton flotte au vent. Trois maisons accolées dans la même longère à l’ancienne. Et une ancienne grange, murs de pierres, énormes poutres au plafond, sol en terre battue. La température y est constante en toute saison et l’humidité est inexistante. Entrons ! C’est la surprise : un beau bureau à l’ancienne, un fauteuil confortable et des meubles vitrés le long des murs. Qui aurait pensé trouver là une bibliothèque chaleureuse ? Nous sommes dans l’antre du « Bibliophage » où Pierre et Laurence Foratier nous accueillent.

Pierre et Laurence ont fait des études universitaires en Lettres puis sont partis, loin, Thaïlande, Cambodge, Vietnam, Laos, au gré des contrats décrochés avec des associations locales ou, parfois, avec le Ministère des Affaires Étrangères. Ils n’y ont pas fait fortune, les salaires ne dépassant guère les deux tiers du SMIC, et point de cotisation pour la retraite, mais le plaisir de découvrir des pays lointains, de rencontrer des personnes passionnées, comme eux, de la langue française.

Presque à l’aube de la retraite, ils sont venus dans notre région, un peu par hasard, beaucoup pour la Bretagne et la proximité de la mer. Ils recueillent des livres, comme on recueille des variétés anciennes de fruits, ou de graines. Comme on garde un animal blessé. Car le livre est en péril !

Pierre et Laurence Foratier
07 83 12 51 00 – lebibliophage.fr

Pierre Foratier écrit à ce sujet :
« À l’époque des tablettes, des liseuses électroniques, des livres « dématérialisés » - vendus au passage à un prix avoisinant celui des exemplaires papier-, à cette époque dite « numérique », est-il encore raisonnable d’être bouquiniste, libraire de livres anciens ? À l’occasion d’un marché aux livres anciens à Nantes l’an dernier, la télévision régionale avait interrogé bouquinistes et clients. Deux d’entre ces derniers, âgés de moins de trente ans, avaient déclaré venir à ces marchés car ils cherchaient des livres qu’ils avaient lu ou possédé étant enfants. Ils parcouraient les divers étalages comme à la recherche de souvenirs qui leur étaient et très personnels, et très précieux. Mémoires de couleurs, de mots, d’odeurs.

Vendre des livres anciens aujourd’hui tient d’une forme de goût, sans doute un peu suranné, pour ce passé qui nous a fait, qui nous fait encore, bien souvent à notre insu.

Les livres sont de nos jours devenus à outrance des produits, vite fabriqués, vite vendus, vite ressortis de catalogues, vite envoyés au rebut (« au pilon » dit-on). Nombre de titres sont devenus introuvables, au seul prétexte qu’une réédition ne serait pas vite rentabilisée par manque de lecteurs. Sans le bouquiniste, il serait presqu’impossible de trouver certains titres, autrement que sous cette forme froide, impalpable, sans toucher ni odeur, que sont les « livres numériques ». Il s’agit aussi d’un métier qui permet toujours, et permettra espérons-le longtemps, des rencontres  , des amitiés, des découvertes, des partages avec ces voyageurs immobiles que sont les lecteurs ».

Ne vous étonnez donc pas si vous rencontrez ces Bibliophages, dans une foire sur la Côte, au marché de Châteaubriant ou de Pouancé, ou tout simplement à une fête de La Mée ça gère. Venez fouiner parmi les livres, dans les collections offertes : livres régionaux (y compris en breton !), histoire locale, romans, poésie, religion, livres sur la nature, ce sont souvent des livres à petit prix mais il y a aussi des spécimens de grande valeur ! On y trouve des éditions rares ou inconnues en France comme ce ‘’Sac à Malices’’ écrit par Laurence Foratier : manuel de phonétique à l’usage des étudiants thaïlandais.

« Nous ne faisons pas concurrence aux libraires qui vendent des livres neufs » dit Pierre Foratier « Nous ne touchons pas les mêmes personnes. Ceux qui viennent vers nous sont des amoureux du livre qu’ils achètent ». Comme par exemple ce Monsieur Virel dans une nouvelle publiée par Pierre Foratier en 1995 dans le journal de l’Alliance Française à Bangkok.

Mystérieuses retrouvailles à Bangkok

Après la désagréable sensation provoquée par le décollage, confortablement installé dans son fauteuil, M. Virel attrapa son attaché-case et s’apprêta à savourer sa joie. Arrivé à Paris quelques jours avant son départ pour Bangkok, il avait, comme à chaque fois qu’une occasion le lui permettait, profité de ces quelques heures de liberté pour aller chez les bouquinistes des quais. Là, parmi les cartes postales anciennes, les hétéroclites souvenirs de Paris, il y avait des trésors de livres. De vieux romans aux couvertures jaunies, de précieux ouvrages finement reliés du XVIIIe siècle, de grands in-quartos rouges et vermeils du début du siècle, reposaient dans l’attente du lecteur à venir. Les titres prestigieux, les éditions rares, côtoyaient les bouquins les plus inutiles.

Virel, depuis son adolescence, avait une passion démesurée pour les livres. Plus jeune il collectionnait tout et n’importe quoi, et tout ce qui était papier imprimé s’accumulait en désordre dans sa chambre de jeune homme. Mais les années aidant, il s’était découvert une passion plus précise, celle des récits de voyages, et bien sûr, dans les éditions originales, les plus exquisement reliées comme les plus simples, seulement brochées dans des couvertures de carton usé. Avec le temps sa bibliophilie avait pris une place grandissante dans sa vie. Il possédait des éditions rares, comme celle du Voyage en Orient de Gérard de Nerval, publiée en 1851 par Charpentier. Il s’enorgueillissait de son Voyage au Sénégal de Adanson, qui lui avait coûté des mois de recherches et qu’il avait enfin déniché dans une vente sur catalogue en Hollande. Il possédait un exemplaire de chacune des premières éditions de Pierre Loti, et cet auteur était devenu le cœur de sa passion. Seul lui manquait encore un exemplaire de l’édition originale du Pèlerin d’Angkor paru en 1912, édition réputée introuvable. Cela faisait son désespoir. Un jour un libraire d’Angoulême lui avait écrit qu’il possédait l’ouvrage. Hélas, s’étant déplacé tout exprès, il constata qu’il ne s’agissait que d’un exemplaire de la troisième édition, en assez piteux état, et ne l’acquit même pas.

Et puis, comme par miracle, ce jeudi à Paris, sur les quais, entre deux romans insipides, son regard était tombé sur une reliure ordinaire mais qui fit tressaillir son cœur. Il vérifia la date et la justification de tirage et constata, ému aux larmes, qu’il avait en main un exemplaire de la première édition tant convoitée du Pèlerin d’Angkor de Pierre Loti. Il acquit l’ouvrage pour un prix dérisoire, quatre-vingts francs, en se rappelant que son édition originale des Derniers jours de Pékin lui avait coûté deux mois de salaire.

À présent l’ouvrage était là, dans l’attaché-case, et il allait pouvoir en savourer chaque page, en respirer l’odeur de papier ancien, en caresser délicatement l’encre qui faisait de faibles épaisseurs sur le papier bouffant de Chine.

Virel ouvrit l’attaché-case. Il s’étrangla presque : l’ouvrage n’était plus là ! C’était impossible ! Une sueur froide coula dans son dos. Il réfléchit dans un éclair. De retour des quais il s’était enfermé à l’hôtel, mais, trop fatigué pour profiter de l’ouvrage, il l’avait mis dans l’attaché-case, avant de s’endormir. Le lendemain... bon sang ! Cela lui revint tout à coup. Il avait voulu envelopper l’ouvrage pour le protéger pendant le voyage, il l’avait sorti de sa mallette et, au moment où il allait l’emballer, le téléphone avait sonné. Il était sorti après l’appel pour payer sa note à la réception. À son retour, préoccupé par l’imminence du départ, il avait totalement oublié l’ouvrage à demi-enveloppé dans un journal qui traînait sur la table. Ayant bouclé valise et attaché-case, il était parti, laissant à l’hôtel le livre emballé par ce stupide journal. Son désespoir ne connut plus de bornes. Cinq ans de recherches infructueuses, et le livre, tombé du ciel, qu’il oublie dans un hôtel… que faire, pensa Virel. Téléphoner à l’hôtel depuis Bangkok ? Quelle chance de retrouver le livre ? Enveloppé comme il l’était, il est parti dans une corbeille à papier, et brûle en ce moment dans un quelconque centre d’incinération d’ordures...
Le cœur serré, épuisé par les émotions, Virel s’endormit.
Le jour suivant son arrivée à Bangkok, Virel décidé à combattre la morosité due à la perte de son livre, se laissa proposer par le guide de son hôtel une visite du marché de Chatuchak.

Là, marchant parmi les innombrables boutiques de vêtements, les échoppes de bibelots, les outils, les plantes, son esprit s’apaisa peu à peu dans ce joyeux tumulte. Il traversait les allées couvertes, emplies de marchandises de toutes sortes, déambulant au hasard. Il pénétra dans l’emplacement réservé aux vendeurs d’ex-votos bouddhiques dont les petites tables étaient couvertes de figurines sacrées et soigneusement alignées. Derrière ceux-ci il aperçut, plus loin, des étalages de livres, dont les reliures multicolores transformaient les boutiques en arlequins bariolés.

Le cœur un peu serré, il s’avança vers les étalages. Il y avait là beaucoup de livres scolaires, des cours de langues, des romans, des manuels de toutes sortes. Sur des étagères, quelques livres d’art attirèrent son œil un moment. La tête vide, un peu étourdi, il se dirigea vers une petite construction de bois, où s’empilaient des ouvrages aux titres pour lui indéchiffrables, dans un désordre incroyable qui le fit sourire. Un vieillard aux yeux usés, à demi enseveli dans les livres, le considéra un moment. Virel s’approcha, plus par sympathie pour le vieux lettré que pour l’intention d’acheter un quelconque ouvrage. Il examina machinalement l’empilement des livres, regarda le vendeur, et se sentit en paix. Le vieillard alors le fixa étrangement, puis se pencha vers un carton dont il sortit en les entassant en désordre, des monceaux de bouquins invendus. Il se redressa le visage illuminé, épousseta un paquet issu du fond du carton, et le tendit avec malice à Monsieur Virel. Celui-ci le prit, défit machinalement le journal qui enveloppait l’objet, dans une impression fugace de déjà-vu. Le livre faillit lui tomber des mains lorsqu’il lut lentement le titre, le souffle coupé : Un Pélerin d’Angkor de Pierre Loti, première édition, Paris, 1912.

Pierre Foratier