Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Thèmes généraux > Ecole, enseignement, formation, recherche > Militer à Nantes dans les années 70

Militer à Nantes dans les années 70

Écrit le 25 mai 2016

JPEG - 29.7 ko
Annie Collovald

La semaine dernière, nous avons parlé du colloque Sombrero qui s’est tenu à Nantes les 12-13 mai 2016, à l’initiative   du Centre Nantais de Sociologie. Le deuxième exposé, de Annie Collovald, portait sur les évolutions politiques à Nantes dans les années 1970-1980, faisant là encore écho à ce que nous vivions à Châteaubriant.

1968 : 13 mai, jonction ouvriers, étudiants, paysans (liés à la FDSEA et au CDJA avec leurs ’’chefs’’ Bernard Lambert et Bernard Thareau) : 20 000 d’entre eux défilent dans les rues de Nantes, la préfecture est prise d’assaut. Très vite c’est la quasi totalité des usines et entreprises qui sont occupées (elles seront parmi les dernières à reprendre le travail en juin). La mairie sera également occupée par les syndicats et l’extrême gauche avec la création d’un « comité central de grève » gérant le ravitaillement en aliments et en carburant avec l’aide des paysans. A Châteaubriant, de même, la jonction avec les paysans se fait grâce à Henri Baron, René Philippot et d’autres [de cette époque datent des amitiés qui durent encore, du moins entre les survivants]. Il y a eu aussi un comité central de grève gérant le ravitaillement, le carburant, le téléphone et on a vu le maire de l’époque, Xavier Hunault, venir rencontrer le comité de grève ! Retrouvez cette période sur internet.

Voici ce que raconte Annie Collovald :

Hormis les épisodes de mai-juin 1968, les mouvements ouvriers sont denses à Nantes et font apparaître la classe ouvrière parmi les plus rebelles voire la plus rebelle. Les modes d’action sont souvent « illégaux » : occupation d’usine, saccage, séquestrations, sans compter des affrontements avec les forces de l’ordre. Ils créent une image d’ouvriers insubordonnés et réfractaires à l’ordre patronal et étatique. Cela suscite répulsion et craintes chez les uns (voire des usages stratégiques, les patrons locaux jouant de cette image pour empêcher l’installation sur le territoire de grandes usines concurrentes et pouvant pratiquer des salaires plus hauts). Chez d’autres, Nantes apparaît comme lieu « révolutionnaire » possible : dès 1967 (et cela se poursuivra ensuite) des émissaires parisiens d’organisations radicales viennent à Nantes pour tenter d’encadrer et mobiliser des troupes puis début 68 d’autres militants parisiens sont envoyés dans la région pour s’établir et enrôler les ouvriers…. L’image des paysans est un peu semblable (la venue à Nantes en 1968 de paysans sur leurs tracteurs traînant de longues remorques, puis la transformation d’une Place Royale – dans le centre ville bourgeois - en Place du Peuple ont fait sensation) et des « gauchistes » viennent « s’établir » comme animateurs à la Chambre d’agriculture ou dans les organismes adjacents. Sans compter les « longues marches » (stages estivaux réalisés pour travailler avec les paysans) qu’effectuent les étudiants maoïstes dès 1967. Ces images donnent naissance à une représentation un rien mythologique qui tient et dure jusqu’à aujourd’hui : celle d’une classe ouvrière « anarcho-syndicaliste » voire « anarchisante », préférant l’action directe à la délégation politique.

 Ville ouvrière rebelle

Ces images tiennent d’autant mieux que les grands lieux de rassemblement protestataire ouvrier (où se tiennent les meetings et d’où sont lancés les départs des manifestations) restent longtemps inscrits sur le territoire de la ville (jusqu’après 1980) avant d’être détruits ou reconvertis par l’aménagement urbain (la Beaujoire, la place de la Duchesse Anne, le Champ de Mars, la Bourse du Travail par exemple). Les manifestations de rue feront très longtemps aussi un arrêt sur le pont où a été tué Jean Rigollet lors du conflit des métallos de 1955 et se dirigeront vers la préfecture après avoir parfois parcouru (quand elles sont nombreuses) les quartiers aisés du centre-ville : manière de politiser les revendications et l’espace public tout en « remontrant aux bourgeois ».

Si les étudiants retiennent également l’attention, c’est surtout vers la classe ouvrière que convergent les regards de ceux qui espèrent aussi bien le « grand soir » que des contestations ébranlant l’ordre social et politique établi. Qu’il s’agisse des paysans (qui empruntent très tôt des modes d’actions contestataires aux ouvriers mobilisés : grève, piquet de grève, respect de la discipline syndicale, affrontement avec les gendarmes et gardes mobiles, manifestations et actions de solidarité avec les groupes populaires – distribution et ventes de produits dans les quartiers populaires), des étudiants qui tentent la jonction avec le mouvement ouvrier (les étudiants sont alors peu nombreux et sont issus pour beaucoup de milieux sociaux très modestes, ouvriers ou paysans ; quand par exemple Sud Aviation sera occupée, ils essaieront de venir en soutien aux grévistes, ils manifesteront avec les syndicats ouvriers, puis des organisations de l’Extrême-Gauche.

Cette renommée de « ville ouvrière rebelle » se réalise ainsi au prix d’une focalisation sur le monde ouvrier et paysan et le rôle majeur des syndicats, faisant oublier que déjà dans ces années-là Nantes est une ville de salariés du tertiaire, que nombre de grèves surgissaient en dehors des syndicats et dans des petites usines, dans des secteurs d’emploi féminin ou dans des administrations (PTT, Centre hospitalier régional, SNCF), que le rôle des gauches alternatives notamment maoïste est loin d’avoir été secondaire tout comme les mobilisations de femmes et de féministes.

 Les politiques

À cette époque, le Parti Communiste (qui fait à Nantes autour de 15-16% aux municipales et législatives) n’est pas en position dominante à gauche, la CGT est en concurrence rapprochée avec la CFDT. En outre, on a affaire à une classe ouvrière qui se renouvelle sans cesse sous l’effet de l’arrivée à Nantes de nombreux jeunes ruraux, dont la plupart ont été et sont encore encadrés par l’Église ou militants catholiques (passage par la JAC, JOC) ; paradoxalement, c’est FO qui incarne le plus « l’ouvriérisme » alors même que ce syndicat est peu implanté dans le monde des ouvriers spécialisés ou des ouvriers professionnels.

PS, PSU, PCF, syndicats dont syndicats paysans, Église et ses représentants (prêtres rouges « curés Krivine »), JOC, JEC, JAC : tous sont en « insubordination » avec leur ligne « nationale », en dissidence avec leurs « autorités de tutelle » si l’on peut dire et développent des lignes « idéologiques » centrées sur la classe ouvrière et les groupes populaires. Ces tendances sont également dominantes parmi les jeunes gardes socialistes (dont Jean-Marc Ayrault et Claude Evin) opposées à la « vieille SFIO » ; les paysans se mobilisent pour devenir Paysans en lutte puis Paysans Travailleurs contre la FNSEA ; les syndicats CGT et CFDT sont des « minoritaires critiques ». Le PCF local semble ne pas être en reste : dans les années 1960-1970, des sociologues, des professeurs d’université ou de grands lycées, des médecins sont alors des communistes notoires.

Chacun fait, en outre, son « baptême du marxisme », notamment les mouvements catholiques qui irriguent la plupart de ces groupements : Cercle Jean XXIII, Mouvement des chrétiens marxistes, Témoignage Chrétien, Chrétiens pour le socialisme apparaissent ou sont très visibles dans les années 1970. Le marxisme est le langage commun qui construit des plages d’entente entre ces « chrétiens en recherche » et les autres groupements (paysans, CFDT, PSU, PS) irrigués par les formations catholiques et ceux pour qui c’est la « marque » politique (CGT, PCF, Extrême gauche). Il permet de construire une vision relativement commune des sources de la domination et désigne des adversaires communs : patrons, notables de droite, État. Tous ces « radicaux » viennent aussi bien de milieux ouvriers que paysans ou petits enseignants et sont souvent des « intellectuels de première génération » grâce à leur réussite scolaire. Ils sont ainsi éloignés, sous cet angle, aussi bien du recrutement du personnel politique local issu de la bourgeoisie d’affaires ou de robe que des recrutements opérés dans les instances nationales de leur organisation : les jeunes socialistes – ils sont enseignant, éducateur spécialisé, médecin – sont distants des technocrates qui « montent » au PS, il y a des ouvriers et des paysans et pas que des enseignants au PSU, des femmes sont en nombre plus important… Ils peuvent, en outre, adopter un style de vie et de présentation dérangeant les convenances sociales : JMarc Ayrault fera, par exemple, sensation en débarquant au Conseil Général, cheveux longs et pull over rouge, (il sera rappelé à l’ordre). Et habiter les quartiers les moins huppés (Ayrault habitera longtemps au Sillon de Bretagne, nouveau quartier populaire, mixte socialement cependant).

Les conflits d’usine et les manifestations à dimension sociale (lutte pour défense de l’emploi, contre la misère…) impulsées par des intersyndicales se multiplient dans les années 1970 et contribuent à attester, aux yeux de ces différents militants, d’une forte situation contestataire, d’un niveau élevé de revendications et à faire converger leurs espoirs sur les groupes ouvriers et les syndicats. En même temps, s’opèrent un renforcement des interconnaissances, des échanges ; des amitiés se créent au delà des « clivages » organisationnels ou idéologiques, des liens qui perdurent dans le temps. Se créent des mots d’ordre communs, mots d’ordre locaux (défense de l’emploi local par exemple). Pour l’affaire LIP, pour le Larzac, Tréfimétaux en 1975-1976, Cheix en Retz en 1975, Chantiers Dubigeon en 1977, Laving glaces en 1977, Brissoneau&Lotz en 1979, Guillouard en 1980, Chantelle en 1981-82, tous sont unis pour soutenir les luttes locales.
(extraits de l’exposé d’Annie Collovald)

Ndlr : on trouve trace de ces évolutions politiques dans les numéros de La Mée de l’époque. Il y aura plus tard, en région nantaise, des luttes contre le projet d’une centrale nucléaire au Pellerin – puis au Carnet – [en même temps qu’un projet à Plogoff]. Les oppositions sont vives ; la protestation populaire fait reculer les autorités malgré les décrets d’utilité publique.
Ce n’est pas sans faire penser aux divergences actuelles autour de NDDLandes.

 Mouvements féministes

La recherche menée par Marie Françoise Gonin porte sur les militantes nantaises de la cause des femmes qui, dès cette époque, ont refusé le rôle traditionnel époque attribué aux femmes (femme passive, soumise, inférieure, y compris dans les conflits), et prennent une part active dans les luttes sociales, et dans les revendications du droit à la contraception et à l’avortement, du droit de sortir la nuit sans risque, et contre les films pornos. Venue de Paris où elle était ouvrière tapissière, MF. Gonin dit : « J’ai trouvé à Nantes un mouvement féminin très dynamique, très ancré dans la réalité sociale. Nous avions des réunions mensuelles, les informations circulaient entre nous, SOS femmes   et le MLF (Mouvement de Libération de la Femme) se créaient, nous avancions les idées d’égalité Hommes-Femmes, de parité, nous participions aux manifestations (par exemple contre la centrale du Pellerin) ». Ces actions ont conduit à la création d’une Maison des Femmes (Espace Simone de Beauvoir, quai Ernest Renaud à Nantes).

Autour du ’’Planning Familial’’ depuis 1962, se diffusaient les informations sur la contraception. A Nantes, de nombreux avortements se faisaient ’’à la maison’’ ou à l’université en toute illégalité. Après la Loi Veil de 1975, les militantes refusèrent d’abord les avortements à l’hôpital, ’’pas assez chaleureux’’ mais une évolution se fit peu à peu : « Là au moins, je suis sûre de ne pas mourir ».
Le mouvement des femmes luttait déjà contre les agressions sexuelles, contre les violences faites aux femmes, pour une formation auto-défense comme au Québec. En face, les réactions étaient variables. La CGT Couëron (Tréfimétaux) organisait des réunions sur la contraception et l’avortement mais il lui fallait convaincre les ouvriers du bien-fondé de ces revendications. Pour le Parti Communiste, les luttes féministes étaient condamnables car elles écartaient les femmes des revendications sociales.

Des documents intéressants :
– Crie moins fort, les voisins vont t’entendre, 1975, de Erin Pizzey
– IVG, la peur au ventre, 1997, de Phil Marso
– les évolutions au Québec

Le colloque s’est poursuivi par des exposés sur
– « les mobilisations pour l’accès aux bords de l’Erdre. Quand la lutte des classes se poursuit le dimanche... »
– « Le premier comité de soldats »
– « L’essor de l’extrême-gauche à Nantes dans les années 1970 »
– Le syndicalisme en Loire-Atlantique et notamment : Tréfimétaux : la construction d’une mémoire ouvrière

BP