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Pierre Bourdieu

Page 2102
écrit le 30 janvier 2002)

Pierre Bourdieu est mort.
Il a cessé « d’ouvrir sa gueule » pour faire entendre la parole des sans-voix. Ce sociologue n’est peut-être pas un familier des lecteurs de la Mée, mais son œuvre vaut le coup qu’on y revienne.

Le sociologue de tous les combats

On a dit de lui qu’il était le sociologue de tous les combats : figure exigeante, Pierre Bourdieu a longuement travaillé sur les inégalités, qu’elles soient sociales, culturelles, sexistes. A l’opposé de l’image d’un intellectuel protégé dans une tour d’ivoire, il a inscrit ses recherches au cœur des contradictions sociales et de leurs soubresauts. Lors des événements de l’hiver 1995-96, il a su porter haut l’honneur des intellectuels français en s’inscrivant dans une tradition d’engagement généreux, solidaire, sans concession, notamment en animant les Etats généraux du mouvement social. Il était l’un des fondateurs du mouvement ATTAC à travers sa maison d’édition.

Le silence des politiques

Intellectuel soucieux d’intervenir dans le débat public, dans la tradition française de Zola à Sartre, il a fait beaucoup, dans les années 1990, pour donner une grande visibilité au mouvement social et incarner ce qu’il appelait une « gauche de gauche », c’est-à-dire une gauche refusant les compromis consentis, selon lui, par le Parti socialiste. « Dix ans de pouvoir socialiste ont porté à son achèvement, déclarait-il en 1992, la démolition de la croyance en l’Etat et la destruction de l’Etat-providence au nom du libéralisme. » Face au silence des politiques, il en appelait à la mobilisation des intellectuels. : « Il n’y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. L’intellectuel en est un, et de première grandeur. »

La mise en cause des médias

Son combat contre le néolibéralisme sous toutes ses formes, Pierre Bourdieu y a consacré ses dernières forces mettant tout particulièrement en cause le rôle des médias qu’il jugeait soumis à une logique commerciale croissante et auxquels il reprochait de donner la parole, à longueur de temps, à des « essayistes bavards et incompétents ».

Dans ses « Questions aux vrais maîtres du monde », il affirmait notamment, à propos du pouvoir des médias (presse, radios, télévision) : « Ce pouvoir symbolique qui, dans la plupart des sociétés, était distinct du pouvoir politique ou économique, est aujourd’hui réuni entre les mains des mêmes personnes, qui détiennent le contrôle des grands groupes de communication, c’est-à-dire de l’ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels. »

Du côté des perdants

Il a publié environ 25 livres commençant par « Sociologie de l’Algérie » en pleine guerre d’Algérie. Dans Les Héritiers, publié en 1964 avec Jean-Claude Passeron, il est le premier à dénoncer les risques d’une école qui ne saurait plus garantir l’égalité des chances. La Misère du monde en 1993, ouvrage collectif, est une enquête sur la souffrance sociale. P.Bourdieu s’est posé en chef de file d’une école de pensée attachée à la critique incisive de la société capitaliste. Il se disait soucieux de « faire sortir les savoirs de la cité savante » afin d’offrir des bases théoriques à ceux qui tentaient de comprendre et de changer le monde contemporain.

Dans un entretien daté du 5 décembre 1999 diffusé sur Arte, l’écrivain allemand Günter Grass, Prix Nobel de littérature 1999, parlait de l’œuvre de Pierre Bourdieu en disant : « Lorsque je pense à votre livre, La Misère du monde, ou à mon dernier ouvrage, Mon Siècle, il y a une chose qui nous réunit dans le travail : nous racontons l’Histoire vue d’en bas. Nous ne parlons pas par-dessus la tête de la société, nous ne prenons pas le point de vue des vainqueurs de l’Histoire mais, de par notre métier, nous sommes notoirement du côté des perdants, de ceux qui sont en marge, des exclus de la société »

Revenant sur « La Misère du monde » Pierre Bourdieu explique : « Ce que nous voulions, c’était jeter devant les yeux des lecteurs cette absurdité brute, sans aucun effet. Une des consignes que nous avions données était qu’il fallait éviter de faire de la littérature. Je vais peut-être vous choquer, il y a une tentation, quand on est devant des drames comme ceux-là, c’est de bien écrire. La consigne était d’essayer d’être aussi brutalement positif que possible, pour restituer à ces histoires leur violence extraordinaire, presque insupportable. Cela pour deux raisons : des raisons scientifiques et aussi, je pense, littéraires, parce que nous voulions ne pas être littéraires pour être littéraires d’une autre façon. Mais aussi des raisons politiques. Nous pensions que la violence qu’exerce actuellement la politique néo-libérale mise en œuvre en Europe et en Amérique latine, et dans beaucoup de pays, la violence de cette action est si grande qu’on ne peut pas en rendre compte par des analyses purement conceptuelles »

Contre le néo-libéralisme

Pierre Bourdieu évoque le renversement de toute la vision du monde qui a été imposée par la pensée néo-libérale, aujourd’hui dominante : « la révolution néo-libérale est une révolution conservatrice, quelque chose de très étrange : c’est une révolution qui restaure le passé et qui se présente comme progressiste, qui présente la régression comme un progrès. Si bien que ceux qui combattent cette régression ont l’air eux-mêmes régressifs. Ceux qui combattent la terreur ont l’air eux-mêmes terroristes. C’est une chose que nous avons subie en commun : nous sommes volontiers traités d’archaïques, en français on dit « ringards », « arriérés »... (Grass : « dinosauria ») « dinosaures », exactement. C’est ça, la grande force des révolutions conservatrices, des restaurations « progressistes ». »

Pour Pierre Bourdieu : « la force de ce néo-libéralisme est qu’il est mis en application, au moins en Europe, par des gens qui s’appellent socialistes. Que ce soit Schröder, que ce soit Blair, que ce soit Jospin, ce sont des gens qui invoquent le socialisme pour faire du néo-libéralisme »

Ouvrir sa gueule

Et Pierre Bourdieu ajoute : « Du même coup, faire exister une position critique à la gauche des gouvernements socio-démocrates est devenu extrêmement difficile. Depuis 1995 il y a eu toute une série de mouvements : le mouvement des chômeurs, la marche européenne des chômeurs, le mouvement des sans-papiers, etc, qui a obligé les sociaux-démocrates au pouvoir à faire semblant, au moins, de tenir un discours socialiste. Mais, dans la pratique, ce mouvement critique reste très faible. »

« la question que je me pose est la suivante : qu’est-ce que nous, intellectuels, pouvons faire pour contribuer à ce mouvement, parce que, contrairement à la vision néo-libérale, toutes les conquêtes sociales ont été acquises par la force des luttes »

« La force des dominants n’est pas seulement économique, elle est aussi intellectuelle, elle est aussi du côté de la croyance.

Et c’est pour ça qu’il faut « ouvrir sa gueule », pour essayer de restaurer l’utopie, parce qu’une des forces de ces gouvernements néo-libéraux , c’est qu’ils tuent l’utopie »

Serge Reggiani, Henri cCrtier-Bresson