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Le désarroi scolaire de la jeunesse castelbriantaise

Ecrit le 16 novembre 2016

En octobre 2015, un groupe d’étudiants en sociologie est venu faire un stage à Châteaubriant. Une jeune fille s’est intéressée au thème : étudier à Châteaubriant.

Son questionnement : « comment expliquer l’intérêt que semble porter Châteaubriant aux filières dites courtes de type BTS, DUT etc... suite à la diffusion du petit film de promotion de la ville que nous avions visionné lors des cours préparatoires au stage ». Une habitante de Châteaubriant lui avait alors répondu : « nous voudrions des études longues mais nous ne les avons pas. […] Châteaubriant est dans un trou et du coup les jeunes s’en vont ou restent dans le trou et les patrons en profitent ». Elle semblait pointer du doigt une certaine forme de défaitisme : « les jeunes ont le sentiment qu’ils ne méritent pas mieux ».

« Je suis donc arrivée à Châteaubriant avec l’objectif de travailler autour de la question de l’orientation scolaire. Au fil des jours et en ayant fait le point sur mes entretiens, j’ai réalisé qu’il y avait une certaine forme de désarroi scolaire chez les jeunes que j’ai rencontrés et cela ressortait également dans les propos des acteurs institutionnels ».

« Je suis entrée sur mon terrain en allant directement à la rencontre des acteurs. Je frappais aux portes (au CIO  , au secrétariat de la Scolarité du lycée Moquet-Lenoir, à la Maison Familiale Rurale, à la Maison de la formation « Ecole, Beauté, Coiffure », à la Maison du Travail, à l’agence d’Intérim Adecco), je me présentais en expliquant ma démarche et je demandais s’il était possible de se rencontrer. De manière générale, j’ai obtenu des réponses positives sauf à la Mission Locale, où clairement, il m’a été impossible d’entrer et ce, malgré mes nombreuses tentatives ».

[NDLR : Tout ce qui suit est largement emprunté au mémoire de cette jeune fille, qu’elle nous a autorisés à publier].


« J’ai rencontré par exemple un groupe de 11 garçons et 5 filles , 15-16 ans, rassemblés en bande sur des scooters devant la Mairie. Ils sont tous scolarisés dans la voie professionnelle (Bac pro commerce, CAP, Maison Familiale, Stage en alternance) et une fille en Seconde. Les garçons ont tous leur diplôme national du brevet, certains avec une mention (bien ou assez bien). Quant aux filles, seule celle qui est en Seconde Générale, sur les 5, l’a obtenu. Leurs objectifs professionnels sont variés (l’un veut devenir mécanicien, l’autre plombier, untel veut aller à l’armée, l’autre veut devenir soudeur…). Si on fait le tour des diplômes de leurs parents, pour ceux qui en ont, cela tourne autour du Brevet, CAP et Bac Professionnel ».

Il m’est apparu évident, au vu des entretiens (formels ou non) que j’ai réalisés avec tous mes enquêtés, que ce qui en ressortait de manière générale, était une certaine forme de désarroi scolaire semblant davantage concerner des jeunes scolarisés dans des filières professionnelles. Avec un discours très catastrophiste d’adultes opérant dans le milieu de la formation « qui n’hésitent pas à blâmer la manière dont l’Éducation Nationale, selon eux, découragerait ces jeunes, qui pour leur part, m’ont tenu un discours très critique, voire violent à l’égard de l’école et de ses travailleurs de manière générale ».

A partir de cette observation : « le désarroi scolaire d’une jeunesse à Châteaubriant », j’ai essayé de comprendre les facteurs explicatifs de cette désillusion. Toute la démarche a consisté alors à montrer comment, dans ce phénomène, sont engagés à la fois des processus familiaux, des processus scolaires et des processus de l’ordre de la sociabilité juvénile.

Je reprendrai le concept de « rupture scolaire » (développé par M. Millet et D. Thin) car il permet « de ne pas reprendre les catégories institutionnelles (« déscolarisation » = manquement à l’obligation scolaire) mais de considérer aussi des situations d’élèves qui opèrent des contournements des contraintes scolaires, en conflit avec les apprentissages et les personnels. »

Les ruptures scolaires sont ainsi à la fois des ruptures avec la norme scolaire et des ruptures avec les exigences scolaires en termes de rapport « normal » à l’école (participation, non-absentéisme…).
(Source : Gettyimages)

 La dépossession scolaire familiale et l’éloignement par rapport aux formes légitimes de culture

Les parents des jeunes rencontrés, ont eu des scolarités courtes. Leurs diplômes, pour ceux qui en ont, tournent autour du Brevet, CAP et Bac Professionnel. Ils ont donc peu de ressources sur le plan scolaire, peu de moyens pour soutenir la scolarité de leurs enfants.

Les sociologues de l’éducation (initiée par les travaux de P. Bourdieu et J.-C. Passeron), ont solidement établi des liens entre capital culturel familial et conditions de réussite scolaire ou plus le niveau de diplômes des parents est faible, moins leur niveau de connaissances scolaires est élevé, ce qui ne les aide pas à transmettre des dispositions scolaires à leurs enfants.

De ce fait, ces jeunes qui rencontrent des difficultés scolaires se retrouvent à court de soutien familial. L’histoire scolaire, réduite, des parents, ne leur permet pas de soutenir scolairement leurs enfants.

Par ailleurs, pour reprendre concrètement les propos de ces jeunes, leurs parents semblent suivre assez peu leur scolarité (assister aux réunions, consulter le carnet de liaison, rencontrer les enseignants etc). « Ma mère, elle vérifie mon carnet des fois, mais mon père pas du tout, il s’en moque ».


Une conseillère d’orientation explique : « Les parents n’osent pas venir, parce qu’ils ont tellement de problèmes avec le collège que, du coup, c’est compliqué » Elle n’hésite pas à rejeter la responsabilité sur les enseignants, en évoquant son propre ressenti de parent : « Ce désinvestissement des parents c’est parce que les profs ne sont pas abordables parce que moi par exemple je suis allée à la réunion d’information de ma fille de 5 ans j’ai passé 2 heures assise sur une chaise, j’ai trouvé ça horrible, elle n’a parlé que de son discours éducation nationale et clairement c’est saoulant. Les parents ne viennent plus ou alors quand ils viennent c’est sur des choses négatives donc forcément ils n’ont plus envie de venir puisqu’on leur dit que leur gamin est chiant, qu’on n’y arrive plus en classe donc forcément il n’y a jamais de relations agréables avec les profs. »

Aussi, elle m’explique, « en ce moment » les jeunes auraient tendance à avoir peur de l’école ; « Les phobies scolaires c’est à la mode ». Selon elle, cela serait corrélé avec le vécu « très compliqué » de leurs parents avec l’école . Elle poursuit : « Cette phobie scolaire débouche sur du décrochage scolaire et il y a ce que l’école appelle « l’intrusion dans la famille » : une procédure dans laquelle le maire et des agents de la gendarmerie interviennent au domicile de ces jeunes qui décrochent pour voir ce qui se passe puisque l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans.

Par ailleurs, toujours selon la conseillère d’orientation, le décrochage scolaire semble davantage concerner « des jeunes qui ont moins de 16 ans, et ça concerne surtout des familles en grandes difficultés (insertion professionnelle des parents fragile ; trajectoire scolaire des parents courte et/ou chaotique ; ruptures familiales, difficultés économiques et faibles revenus) ». La précarité économique, peut ainsi être également une source d’explication dans ce phénomène de rejet scolaire. Les problèmes économiques, bien que secondaires, peuvent expliquer ce désarroi scolaire car cela engendrerait un phénomène de défaitisme intellectuel. Une animatrice ajoute que les jeunes, ceux qu’elle connaît à Châteaubriant, savent d’avance qu’ils ne feront pas de grandes études, ils viseraient au mieux le BTS « mais pas plus » du fait que certains seraient des « fainéants » qui en auraient « marre de l’école », mais, pour la majorité, ce serait surtout le coût financier qui les freine.

Ainsi tout laisse penser qu’on assiste pour les parents de ces jeunes à un affaiblissement des ressources mobilisables pour faire face aux problèmes scolaires de leurs enfants.

Des difficultés d’apprentissage, des postures contraires aux logiques scolaires

D’après M.Millet et D. Thin, « Les difficultés d’apprentissage scolaire ne sont pas une conséquence mais un élément constitutif des parcours de rupture scolaire ». Les jeunes que j’ai rencontrés à Châteaubriant, ont tous, au mieux, un niveau scolaire « très moyen ». L’emploi de cette expression « niveau scolaire très moyen » est un euphémisme de la part des enseignants et autres conseillers d’orientation car c’est en quelque sorte, une manière « plus douce » voire hypocrite de dire qu’ils sont mauvais.

Les jeunes eux sont beaucoup plus violents dans leurs propos. Ils ne prennent pas du tout de pincettes pour dire clairement qu’ils sont « nuls ». (Bien qu’on puisse, tout de même, se poser la question quant aux conditions de l’enquête et ses effets sur les discours qui m’ont été tenus. Il y avait une volonté pour ces jeunes de faire le « show » devant moi, tout cela relève d’une certaine posture. Et de ce fait, on peut supposer qu’en affirmant être « nuls » à l’école, ceci est pour eux une manière de se valoriser devant les copains, cela est flatteur. S’ils m’avaient confié l’inverse, sûrement auraient-ils été victimes de moqueries, qualifiés de « fayots »).

 Le décalage sociolinguistique

Ces difficultés scolaires peuvent être expliquées par le décalage qui existe entre, d’une part, la pratique sociolinguistique au sein du groupe de pairs et d’autre part, celle valorisée par l’école. Un des jeunes me dira « J’ai rien compris de ce que vous dites !

« Conformiste » ? C’est quoi ça ? Moi je pense à confort ». Ces jeunes montrent un rejet du langage de l’école. Par exemple, j’ai pu remarquer une certaine hostilité de leur part face à ceux qui « se la jouent » (« les fayots ») en utilisant des mots qui leur semblent compliqués, qu’ils ne comprennent pas. « C’était quoi déjà le mot que tu m’avais dit l’autre fois, que je m’étais foutu de ta gueule parce que j’avais rien compris ? Ah ouais, c’était « évidence ». Aussi ils sont, parfois, dans « l’impossibilité d’employer des mots ou des expressions qui leur paraissent étrangers et dont l’usage est ressenti comme une trahison symbolique du monde de leur sociabilité ordinaire ». Ainsi, la question des dissonances langagières est au cœur des parcours de ruptures scolaires.

 Le respect de la discipline

Tout comme la question du langage, celle des postures corporelles revient comme un leitmotiv dans les propos de la conseillère d’orientation, par exemple, qui explique que les jeunes « en ont déjà marre du système scolaire » et « ils n’en peuvent plus du rapport des profs qui savent et eux qui ne savent pas et qui devraient rester assis en classe. C’est clair qu’il y a des élèves qui sont en grande souffrance et qui du coup pourraient quand même rester à l’école si c’était mieux aménagé ou plus souple ».

L’école suppose un corps discipliné, prompt à se plier à l’ordre impersonnel de la classe. Pour tous ces élèves, les postures corporelles (« rester assis en classe », « écouter son enseignant ») ne sont pas automatiquement acceptées et peuvent être vécues comme une forme de violence symbolique. Ce constat est encore plus vrai, en ce qui concerne les élèves de la MFR (Maison Familiale Rurale), qui rejettent les méthodes de « l’école normale » (pour reprendre leurs termes) lui préférant l’univers pratique de l’entreprise. De ce fait, la posture passive (rester assis, écouter l’enseignant, etc.), que requiert l’école, semble être en contradiction avec les valeurs familiales de ces jeunes.

Et, le fait d’avoir des parents indépendants (c’est le cas, en particulier, pour les jeunes à la MFR) peut être une explication à ce phénomène, puisque les travailleurs indépendants ont un rapport particulier à l’école. Très souvent, ils y sont hostiles, n’en voyant pas l’utilité. Ils rejettent le caractère, d’après eux, passif de l’école lui préférant l’univers plus pratique des filières professionnelles, par exemple. Il n’est pas rare de constater « la honte » que peut ressentir un parent des milieux favorisés de voir son enfant scolarisé dans une filière professionnelle alors qu’à l’inverse les travailleurs indépendants « les gens qui se sont faits eux-mêmes » n’en éprouvent aucune : « […] . « Un artisan qui a bien réussi, qui gagne bien sa vie, n’a pas de honte à mettre son fils dans le milieu professionnel, en revanche un cadre supérieur, des enfants de notaire, on a jamais vu les parents, par exemple ».

 Des conflits avec les agents de l’institution scolaire

Les conversations que j’ai eues avec les jeunes montrent l’existence de conflits avec des enseignants et avec d’autres travailleurs de l’institution scolaire (CPE, conseillers d’orientation…) des collèges et lycées. Les jeunes tiennent parfois un discours violent : « Les profs, ils font chier », « Les CPE [Conseiller Principal d’Education] c’est les plus chiants », « Les profs, on les victimise, ils n’ont aucune autorité, ils ont peur de nous », « Ah ouais, les profs, ils ont peur de nous ».

Ces jeunes, entrent en conflit avec des enseignants qui leur reprochent probablement leur comportement en classe, « j’ai des problèmes de comportement » me diront plusieurs d’entre eux, « si t’arrêterais de faire le con, ils [les professeurs] seraient peut-être moins sur ton dos » (dit un jeune à son copain), leur absence de travail « L’école, ça me saoule, je ne travaille pas », leurs écarts de langage ou encore leur non-respect des règles.

Et ces jeunes, pour leur part, reprochent à leurs enseignants de ne pas prendre en considération leurs difficultés scolaires. Un élève à la MFR me dira « Dans l’école normale, ils s’en fichent de nous, ils ont déjà leur diplôme, et puis si on veut pas on veut pas, ils veulent pas nous sortir de notre galère ». Ils leur reprochent également de ne pas répondre à leurs questions lorsqu’ils ne comprennent pas quelque chose, « Dans l’école normale, ils ne développent pas leurs cours, on leur pose une question, ils ne répondent même pas … » (une élève à la MFR).

La conseillère d’orientation est encore plus critique à l’égard des enseignants. Elle remet en cause une certaine forme de déterminisme « Je pense qu’un gamin qui a 8 à un trimestre, ça ne veut pas dire qu’il va foirer sa vie, mais les enseignants ne voient que par leur discipline, donc pour eux t’as été nul en histoire-géo, tu ne vas rien faire de ta vie. Moi je pense qu’il faut quand même essayer de relativiser un peu. Je pense que les enseignants mettent la pression aussi aux élèves. »

De plus, certains jeunes (et en particulier, les élèves de la MFR) racontent leur désarroi face à certaines pratiques scolaires qu’ils ne comprennent pas. « Les cours dans le Général, c’est tellement long, on comprend presque rien […] », « Au lycée et tout, on apprend des trucs inutiles », « Dans l’école normale, je comprends rien ».

De ce fait, ces élèves qui décrochent du point de vue des apprentissages, et ne trouvent pas, selon eux, l’aide qu’ils attendent, peuvent sombrer dans l’ennui et chercher alors à occuper le temps, en classe. Les problèmes comportementaux masquent alors les difficultés d’apprentissage. (Bien que l’inverse puisse, également, être tout à fait vrai. Cela peut interagir dans les deux sens).

« Ce sont des jeunes qui ont des difficultés à se concentrer, qui vont faire un bazar dans la classe parce qu’en fait ils n’arrivent pas à suivre . (Animatrice scolaire)

Donc, « La question des apprentissages apparaît centrale (bien que non-exclusive) et indispensable à l’interprétation des conflits. » Ces jeunes apparaissent dépassés sur le plan des apprentissages scolaires. Dans ces conditions, le travail scolaire n’est pas effectué et des conflits avec les enseignants, entre autres, en résultent.

 La sociabilité juvénile, le groupe de pairs

Par ailleurs, dans ces conflits avec les enseignants, les élèves se retrouvent fréquemment pris dans les contraintes du groupe de pairs qui imposent de ne pas perdre la face et de « sauver l’honneur ». Celui qui ne défend pas son honneur risque d’être disqualifié par les copains. C’est donc, aussi, une question de relation sociale avec les pairs

Pour M.Millet et D. Thin, « La question des relations avec les pairs est une dimension indispensable pour comprendre les parcours de « ruptures scolaires » […] Parce qu’elle peut être en tension avec les exigences scolaires, la sociabilité juvénile des collégiens prend des formes souvent contraires aux normes et aux exigences scolaires ».

Une conseillère d’orientation me dira : « Les élèves n’ont pas conscience de ce que l’école peut faire pour eux. Souvent je leur dis « tu viens à l’école pour quoi ? » les trois-quarts me répondent pour « voir mes amis ». Ils n’ont pas conscience qu’ils sont là pour apprendre ».

Parmi tout ce que j’ai pu observer, c’est particulièrement le cas pour les jeunes que j’ai rencontrés près de la Mairie. Un groupe de 16 lycéens qui ont entre 15 et
16 ans et qui se regroupent en bande sur des scooters près de la mairie. Les copains semblent avoir une influence importante sur leur rapport à l’école.

Les pairs apparaissent comme un ensemble dans lequel ces jeunes se valorisent. Lorsque je leur demande de me parler de leurs amis, la plupart évoquent leurs copains sur un ton jubilatoire en me racontant, l’ambiance « de malade » qui règne dans leur classe. Ils me racontent, par exemple, les fois où avec leurs camarades, avec qui ils ont beaucoup d’affinités, ils réussissent à perturber les cours. On serait donc face à un effet de tension entre l’école et les pairs. Il semble que l’influence des copains peut contribuer à éloigner ces jeunes de l’école.

La tentation de suivre la pente de la sociabilité juvénile, qui les éloigne du domaine scolaire, grandit en même temps que naissent les tensions ou les conflits avec les enseignants ou que leur intérêt à fournir des efforts scolaires diminue. 

Sans doute, l’importance des copains est-elle particulièrement grande pour ces jeunes qui construisent leur réseau de sociabilité d’abord au sein de leur groupe de pairs, organisant ainsi une sorte de résistance à la stigmatisation dont ils sont l’objet collectivement.

 Stigmatisation et dévalorisation de soi

Les faibles performances scolaires de ces jeunes semblent contribuer à un mécanisme de stigmatisation et de dévalorisation de soi. Mais, plus encore, selon une conseillère d’orientation, c’est la filière professionnelle (dans laquelle sont scolarisés tous les jeunes que j’ai rencontrés à l’exception d’une jeune fille) qui rebute et qui les stigmatise.

Une animatrice scolaire n’hésite pas à qualifier ses élèves de « cas sociaux » : « J’ai grandi dans des HLM et j’ai toujours vécu entourée un peu de « cas sociaux » sans forcément en être un, donc ici, pour ça, c’est facile de leur parler ». De ce fait, ces jeunes intériorisent cette stigmatisation et finissent par se dévaloriser.

Dans mon entretien avec les élèves de la MFR, on voit très bien qu’ils se considèrent comme des « cas sociaux » (pour reprendre leur propos). D’une certaine manière ce terme qui leur est attribué, ils finissent par se l’approprier. « Cette année y’a vraiment beaucoup de cas. Ils sont encore plus débiles que l’année dernière ».« Des cas sociaux y’en a vraiment beaucoup et cette année c’est pire. Mais nous on b’est pas les pires hein, si vous les aviez interviewés eux, vous auriez rigolé »
« Franchement, sans nous vanter, on n’est pas les pires « cassos » de la classe, y’a pire que nous. » 

En même temps, on voit que, bien qu’ils s’assimilent au groupe des « cas sociaux », ils tentent de se défendre en se reportant sur des groupes sociaux qui seraient « pires » qu’eux.

Et, le constat est le même avec les jeunes rencontrés près de la mairie, qui analysent leur propre situation en évoquant les SEGPA (Sections d’enseignement général et professionnel adapté) ou la formation GRETA   (Établissement public local d’enseignement (EPLE) qui fédère ses ressources humaines et matérielles pour organiser des actions de formation continue pour adultes. Ils peuvent alors se situer sur l’échelle sociale, il y a le « nous » et le « eux ». En quelque sorte ils sont assez lucides sur les difficultés scolaires qu’ils ont mais en contrepartie, ils s’opposent à « eux » , qui auraient, selon eux, un niveau encore en dessous du leur.

Ces extraits tirés de mon entretien avec eux, témoignent bien de cela :

« Tu vas voir dans 10 ans, tu vas finir fermier »
« Mec tu feras jamais rien de ta vie toi »
« J’ai vraiment du mal à y croire que t’as eu ton brevet toi »
« T’es toujours une grosse merde toi »
« Moi je suis chômeur »
« Mais allez pas croire qu’on est des SEGPA hein. C’est les débiles qui vont en SEGPA, les retardataires »
« Les STMG aussi y’a pleins de gens qui disent ouais c’est des cassos […] après c’est comme nous, nous aussi y’en a plein qui disent ouais les Bacs pros c’est des débiles, ils savent rien faire »
« Dans notre lycée y’a les GRETA   là, eux aussi c’est des cas ! c’est des jeunes qu’ont pas réussi à travailler du coup ils viennent en formation. Ils sont bons à rien en gros »
« Mais c’est pas que des jeunes là-bas, y’en a ils ont 40 ans ils sont encore au lycée, ils sont perdus. Bah c’est moitié des bons à rien quoi ».
Pour M.Millet et D. Thin, Cette « stigmatisation intériorisée » provoque un « sentiment d’indignité scolaire » et, en conséquence, une « auto-limitation des performances scolaires ».

 Conclusion :

Ce phénomène de désarroi scolaire chez les jeunes scolarisés dans la filière professionnelle, est à la croisée de plusieurs facteurs : les conditions familiales (faible niveau de culture scolaire, désinvestissement…) les relations juvéniles des jeunes (sociabilité au sein du groupe des pairs), les difficultés scolaires, qui peuvent apparaître de manière précoce (particulièrement chez les élèves à la MFR) et les logiques institutionnelles (stigmatisation).

L’enquête réalisée à Châteaubriant m’a ainsi permis de mettre en évidence ce qui semble se présenter comme un rejet, presque du dégoût de l’école en ce qui concerne des jeunes scolarisés dans des filières professionnelles.

Mais je n’ai pas pu avoir un autre son de cloche. Il aurait été intéressant de regarder ce qui se passe du côté des jeunes scolarisés dans le général ou ceux pour qui l’école n’est pas un problème. Cela me parait d’autant plus intéressant, que lors de mon entretien (très informel) avec les jeunes rencontrés près de la mairie, une jeune fille scolarisée en Seconde générale (la seule parmi tous ceux que j’ai rencontrés à être dans le général), m’est apparue un peu à la marge du groupe. Elle est venue me voir à la fin de la discussion, pour me donner une version différente de celle des autres jeunes, comme pour se « rattraper », se donner une meilleure image d’elle-même. En quelque sorte elle essayait de m’expliquer « je suis avec eux, mais je ne suis pas comme eux », signifiant par là qu’elle était capable de travailler, qu’elle avait de l’ambition et a priori pas de réels problèmes avec l’école. « En fait, moi, madame, je voulais vous dire, je suis pas une racaille. C’est vrai des fois je traîne mais quand il faut vraiment travailler, je me mets à travailler. Moi, j’ai envie de réussir, je veux avoir un diplôme. Je veux vraiment avoir mon bac ».

De plus, toutes les informations que j’ai obtenues sont de l’ordre du discours. Chacun des enquêtés est dans une posture d’auto-justification (les jeunes) ou dans la critique (les adultes). Il faut donc être prudent entre ce qui relève du discours et de la pratique. Pour les jeunes rencontrés près de la mairie, on peut supposer qu’il y a une forme de provocation dans le discours tenu. Le discours grossier, les blagues, tout cela relève d’une certaine posture.

Donc, il faut être prudent sur ce que chacun dit et des observations plus poussées auraient été intéressantes, en ce sens qu’elles auraient permis d’infirmer ou non les propos de chacun, de voir concrètement ce que chacun fait avec les jeunes qu’il rencontre, afin de vérifier s’il y a ou non adéquation avec les propos tenus.

Source : mémoire de sociologie de Djesia, que nous remercions.


NOTES:

Photos : Gettyimages