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Accueil > Thèmes généraux > Enfance jeunesse > Guenouvry : un lieu pour dire

Ecrit le 30 août 2006

Guenouvry : un lieu pour dire

  Guenouvry : l’enfant aux gendarmes

A son arrivée au Centre de Guénouvry, Jean-Daniel présente un important retard de développement : âgé de 6 ans, il en paraît trois. Il évite toute relation, tout contact avec les autres. Une seule phrase, agressive, lui échappe, « ta gun conna » (« ta gueule connard »). Il ajoute parfois : « casse toi pédé ! ». Il a un langage frustre et ne prononce pas de phrases articulées.

Rejeté des établissements auxquels il a rendu une simple visite, il manifeste, au cours de la première consultation, une grande violence, en acte : il ravage le bureau d’accueil, crache au visage des interlocuteurs et lance sa phrase, seul lien qui le fasse humain : ta gueule connard !

Au Centre, sa violence se manifeste principalement contre lui-même. Il s’enfuit, transgresse les limites et se met régulièrement en danger (au cours de la première année : il est mordu au visage par le chien du voisin, il avale des médicaments, il passe sous les chevaux et est hospitalisé en urgence, il se fracture le nez, etc...)... et fait passer à l’équipe des moments difficiles, pour tenir sa position : comment, en effet, contenir la violence, en permettant, toutefois, l’expression d’un sujet ?

L’enfant refuse toute vie collective, ne participe pas aux réunions et erre autour du bâtiment. Une chose frappe les éducateurs dans son comportement : dès son entrée, il inspecte méthodiquement les hauts murs qui entourent la cour de l’école de campagne, s’y précipite dès que possible, comme pour expérimenter les bords de son nouvel espace. Il y cherche et y trouve le vivant (mille-pattes, araignées, doryphores) toutes sortes d’insectes.

Mais il va jeter son dévolu sur une espèce particulière « les gendarmes » dont la consonance est proche de celle de son propre prénom. Il vole, alors, toutes les boites qu’il trouve dans la maison, pour y héberger ses gendarmes. Si ceux-ci s’échappent, il pique des colères, détruit la boite, écrase les gendarmes.

C’est aussi la période où il ouvre les enclos et libère la chèvre. Ouvre le poulailler et tente de tuer les poules. A cette occasion, excédé, un adulte se coltine à lui et le menace d’une fessée. Il l’entend sidéré, dire pour la première fois : « veux pas ».

Un éducateur lui confectionne une boite en bois, avec une surface vitrée et une porte qui lui permettent d’y voir ses gendarmes mais aussi de les faire entrer et sortir de leur logement.

Au cours du jeu qui s’instaure avec cette habitation qui peut s’ouvrir et se fermer, le signifiant « gendarme » s’éclaire et se transforme à l’oreille des autres. Il devient son propre prénom, transformé. Jean-Daniel a trouvé un lieu où l’on peut vivre.

Le jeu se répète pendant des mois. L’enfant s’intègre petit à petit, dans les différents groupes d’activité du Centre. Il participe désormais, à sa façon, au « Conseil des enfants »... du moins, vient t-il s’y asseoir, de temps en temps. Un jour, dans un état d’intense jubilation, il lève la main, pour intervenir et explose en une sorte d’excitation répétitive : « je veux dire ma parole, je veux dire ma parole... » plongeant l’assemblée dans la sidération... Quelques années plus tard il deviendra... « Président » de ce Conseil des Enfants.

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Livre-Guenouvry

  Vivre avec

Mais que se passe-t-il donc à Guénouvry (près de Guémené Penfao) ? Le livre « Un lieu pour dire » (Ed. ENSP, qui est sorti en août 2006), nous a incités à aller voir le site internet http://centreguenouvry.free.fr/ et à rencontrer un éducateur, Jean-Edouard Batardière.

Le Centre de Guénouvry, est une unité médico-sociale à taille humaine, un ITEP (institut thérapeutique, éducatif, pédagogique) accueillant 16 enfants de 4 à 14 ans en graves difficultés psychiques (psychose et autisme principalement) ou présentant d’importants troubles de comportement (hyperactivité, grosses colères, violence, etc). Ces enfants sont souvent dépistés en maternelle puis « refusés » dans les écoles primaires. Certains ont des traitements médicamenteux : ritaline, psychotropes, somnifères, etc.

C’est souvent en désespoir de cause que les parents demandent l’admission de l’enfant au Centre de Guénouvry : la famille accepte qu’il soit en famille d’accueil toute la semaine, et ne le reprend que les samedis-dimanche.

 Un lieu pour dire

Voici des extraits du livre « Un lieu pour dire » :

Le Centre de Guénouvry n’est « pas un lieu de soins, au sens médical du terme, mais un lieu pour vivre » dit Martine Rosati, « un lieu pour vivre ... avec », avec soi-même, avec sa maladie, avec les autres.

Le Centre de Guénouvry est un lieu pour faire « Ce n’est pas un faire pour l’enfant, mais un faire avec l’enfant » écrit Martine Lélu.

Le Centre de Guénouvry est « un lieu pour dire et pour écouter » écrit Joël Guillotin.

Environnement, cuisine et Conseil des Enfants : à Guénouvry on pratique l’école de la vie, ce qui n’exclut pas l’expression artistique (musique, collages), le travail scolaire, les stages de découverte des métiers chez des artisans (oui, avant 14 ans !) et .... les temps de silence.

Environnement

Un exemple : le jardin. Travailler au jardin à Guénouvry, c’est d’abord permettre à l’enfant d’expérimenter (essayer, réussir, échouer, recommencer...), de vivre un rapport au végétal (légumes, fleurs, arbustes), au minéral (terre, sable, caillou), à l’air, à l’eau. C’est également découvrir des outils, des gestes et un vocabulaire spécifique (couper, creuser, ratisser, arracher, cueillir, arroser, bêcher, biner, planter, semer, récolter,...).

Etre au jardin, c’est prendre conscience du temps (celui qu’il fait et celui qui passe), c’est apprendre à attendre un résultat plus ou moins rapide, plus ou moins satisfaisant, et pouvoir l’apprécier dans sa forme, sa couleur, son odeur,...

Les animaux, cheval ou chèvre, sont supports de l’émotion : les enfants sont attentifs aux besoins des chevaux et de la chèvre. L’activité les responsabilise.

L’environnement c’est aussi la récupération et le tri des emballages — le ramassage et la vente des châtaignes aux adultes du Centre, au marché de Guémené-Penfao, — la fabrication de nichoirs, de girouettes et de moulins à vent à l’Atelier — - la cueillette des pommes et des fraises chez des agriculteurs .... et mille autres choses encore.

Et puis il y a les poules ! affronter ces volatiles qui viennent vers vous en criant et en battant des ailes, leur donner à manger, ramasser les œufs, vendre les œufs, gérer l’argent de la caisse : tout un éventail de responsabilités.

 Le guide du moutard

Chaque lundi après-midi, depuis plusieurs années, il y a une activité « Explorateur » pour un groupe de 5 ou 6 enfants qui partent à la découverte des alentours. Au fil du temps, certains circuits, appréciés, adaptés au groupe, au temps ... sont devenus des classiques répertoriés dans « le guide du moutard » : Marais de Guendel, Mine d’Abbaretz ; Forêt du Gâvre   ; etc. Mais l’aventure et la découverte de nouveaux lieux restent primordiales.

 On mange tous les jours

Le repas est inscrit dans un rythme social, c’est comme ça pour tout le monde. A Guenouvry la cuisine est faite avec les enfants, ce qui exige un peu de souplesse dans les règles d’hygiène : « Il ne s’agit pas d’empoisonner les convives, mais il faut concilier les normes et l’implication des enfants » dit Yvette Blin. Le menu, est composé avec les enfants présents. En fonction des stocks, de la nécessité d’équilibrer le repas, des règles de la diététique que l’adulte responsable doit respecter .

Le choix du menu est donc un moment de prise en compte des demandes. Il est aussi un temps de négociation, des envies peuvent être différées, on mangera ça en fin de semaine. Les raisons sont dites et expliquées à l’enfant. On ne met pas deux fois le même aliment dans un menu, on respecte les saisons...

 Qui fait quoi ?

Le travail de cuisine se répartit selon les envies, en fonction des plats choisis ou encore selon leur « noblesse ». Eh oui, utiliser ou non un robot, éplucher ou émincer, mettre la table, aller chercher le pain... n’ont pas la même valeur !

En cuisine, pas de « jeux éducatifs », c’est le principe de réalité qui s’impose : le temps, le prix, la quantité, le plein/le vide, le cru/le cuit, les saveurs...

Le rythme de la journée donne un cadre très contraignant à l’activité : on mange à l’heure et cuit de préférence. Il s’agit de s’organiser dans le temps, pour faire mijoter ou pour cuire au dernier moment.

Il faut respecter la recette, éviter de faire basculer un plat, ne pas ajouter son grain de sel ou son grain de sable, limiter le nombre de clou de girofle (le tube complet c’est trop finalement) et éviter de ... savonner les légumes.

Il faut préparer pour tout le groupe, le repas est un des seuls moments où tout le monde se retrouve. Mais le groupe change et certains jours il y a des absents à table. Cette réalité est directement remarquable.

Ensuite il ne reste plus qu’à faire la vaisselle, et tout remettre en place pour demain.

  Le Conseil des Enfants

Le Conseil des Enfants se déroule dans la « salle des enfants ». Sur l’estrade, à la table, siègent le Président, le Secrétaire et le Trésorier : trois enfants élus par le groupe d’enfants. Cette élection se fait après chaque période de vacances scolaires. Le Président est assisté, dans sa tâche, par un adulte ; il en va de même pour le Secrétaire et le Trésorier. Le Conseil des Enfants se réunit le mardi et le jeudi matin, de 9h30 à 10h00.

Le Conseil des Enfants existe depuis 1976. Des « rites » existent : par exemple « le Conseil est ouvert », « le Conseil est fermé » sont les deux formules prononcées par le Président qui balisent et donnent existence à une véritable instance institutionnelle, un véritable espace de construction.

L’enfant, dès son arrivée au Centre de Guénouvry, est en quelque sorte pris dans cette instance. Les autres enfants savent à leur manière, lui apprendre, lui rappeler que c’est dans ce lieu que quelque chose peut surgir, peut se passer, peut se discuter. L’enfant saisit, progressivement, qu’il peut, par son expression, apporter des modifications, des améliorations dans l’existant.

Le Conseil est un élément non négligeable de la structure institutionnelle. L’enfant se trouve engagé dans un ensemble vivant, concret, ayant des lois, des coutumes, une armature symbolique. Par l’intermédiaire du Conseil, la demande n’est plus adressée à une personne, mais à un ensemble de personnes qui donnent leur avis, puis décident.

Le Conseil des Enfants fonctionne avec un ordre du jour. Des points sont régulièrement abordés comme :
– Le bilan des responsabilités des enfants, c’est-à-dire savoir si les enfants ayant une responsabilité l’ont bien effectuée et peuvent ainsi avoir leur rémunération (1). Il y a actuellement 7 responsabilités (la tenue du bar, la sonnerie de la cloche, le soins aux chevaux, aux poules, à la chèvre, la tenue de la caisse des enfants, le ramassage des œufs et la vente des œufs).
– Les demandes ou sujets que les deux représentants des enfants au Conseil de la Vie Sociale (instance consultative) auront à présenter, à défendre.
– Les dépenses et les recettes de la caisse des enfants. Que dépenser avec l’argent de la caisse des enfants ? (acheter de la musique, organiser une sortie ... ou un bar le midi ?) Comment faire de nouvelles rentrées d’argent dans la caisse ?

 Qui a tué la poule ?

« Ce mercredi matin-là, il y avait beaucoup d‘excitation et de provocation. L’ensemble du groupe s’apprêtait à aller dans les diverses activités lorsque l’enfant responsable du ramassage et de la vente des œufs entre dans la pièce et dit :
« une poule est morte dans la poulailler ! ».
Juliette montre sa tristesse et pleure. Deux autres enfants continuent de discuter comme si de rien n’était. Albertine demande si elle peut avoir un pansement à la main. Sullivan sort comme s’il n’avait rien entendu. Celui- ci chahute ... celui-là sourit .... Apparemment les enfants sont au courant.

« Devant une telle dispersion, voire une telle fuite, nous demandons aux enfants de se rasseoir pour tirer cette affaire au clair, car il s’agit là de quelque chose de grave » raconte le livre.
« Rapidement deux enfants sont nommés et tenus responsables de la mort de la poule. Les faits se sont déroulés la veille ; les deux enfants étaient dans le poulailler et s’amusaient à attraper les poules. L’un d’eux parvient à en attraper une et la jette contre la cabane du poulailler. Les deux enfants reconnaissent les faits. »

Pour sortir l’ensemble du groupe de cette situation, les adultes décident que ce matin-là il n’y aura pas les activités habituelles et que tous, enfants et adultes, devront œuvrer dans le sens de la vie, dans le sens du soin aux animaux. « Ce qui vient de se passer dans Guénouvry est de l’ordre de la responsabilité collective. La mort qui survient de cette manière par un acte violent, n’a pas sa place à Guénouvry ; la vie et le maintien de la vie au Centre concernent tout le monde ».

Quatre groupes sont rapidement constitués :

  • 1 - le groupe qui s’occupera de l’enterrement de la poule et du nettoyage du poulailler (en font partie les deux enfants à l’origine des faits)
  • 2 - le groupe qui s’occupera du soin de la chèvre et des chevaux.
  • 3 - le groupe qui s’occupera du désherbage du jardin (rendre l’espace beau).
  • 4 - le groupe qui s’occupera du compost (cycle : décomposition des végétaux vers une fertilisation de la terre).
    « Cette matinée a permis d’être et d’agir, en rapport aux émotions, et avec les états d’âme de chacun ( colère, tristesse, culpabilité, surprise, indifférence, rires, souvenirs, souffrance...), a permis également de redire l’importance de la vie et du rapport à l’autre, de prendre en main l’horreur par l’action. » disent les éducateurs.

Le lendemain, un second volet s’ouvre pour les deux enfants : celui de la sanction et de la réparation. Au Conseil des Enfants, à l’ordre du jour, est inscrit « la poule ». Malgré la violence des faits, le débat est serein : les enfants ne sont plus face à l’événement, la violence s’est transformée en parole. Deux décisions sont prises :

1re décision : la poule avait été achetée avec l’argent de la caisse des enfants, suite à une décision lors d’un précédent Conseil des Enfants (avoir plus de poules pour avoir plus d’argent). Les deux enfants devront donc acheter une autre poule.

2e décision, plus surprenante, quand on sait qu’elle est élaborée par un enfant : les deux enfants devront rembourser l’équivalent de la vente des œufs que la poule aurait pondus si elle avait été encore vivante, jusqu’à ce que la nouvelle poule soit achetée.. Le groupe d’enfants découvre ainsi le manque à gagner. Ce remboursement se fera par le ramassage hebdomadaire d’un sac de crottin de cheval, à vendre, par la suite, comme engrais.

Conclusion

« En conclusion, rappelons que la violence, phénomène humain, exige d’être humanisée, d’être prise au filet du symbolique. C’est la rencontre de l’autre, exposé à la souffrance, exposé à la violence, qui engage alors chacun dans sa responsabilité, comme « responsabilité pour autrui » ».


 Psychothérapie institutionnelle

Le centre de Guénouvry se réfère à la « psychothérapie institutionnelle » : il est à la fois le lieu où l’on est soigné et le lieu par lequel on est soigné. Autrement dit : le patient est pris en compte, dans son lieu de vie, pour lui permettre d’être actif, et pas simplement un objet de soins. Cela peut se traduire par un investissement dans différentes activités (ateliers, clubs, prise en charge du ménage, etc.). Ces activités offrent à l’enfant, souvent plusieurs fois par jour, et avec un accompagnement, la possibilité de « se décentrer » de lui-même, de « dépasser » ses angoisses dans des situations concrètes. L’enfant découvre son corps et ses possibilités à fournir un travail.

Par les soins qu’il prodigue, par l’attention qu’il porte à l’autre, végétal ou animal, l’enfant, par une petite porte ouverte sur le jardin « se risque à vivre ».


 Pédagogie institutionnelle

La pédagogie institutionnelle refuse en bloc l’approche non-directive. Un enfant à qui on laisse faire tout ce qu’il veut ne peut pas avoir envie de grandir. Un enfant peut se constituer contre une loi, mais pas contre du brouillard. Il faut qu’il y ait des lois en classe qui ne soient pas transgressées. Si elles le sont, on en parle au conseil.


Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur Guénouvry : l’accompagnement des enfants par les familles d’accueil, la partie scolaire, l’avantage d’un milieu rural, le travail avec les artisans et instituteurs de la région, etc.

Pour en savoir plus : un site internet
http://centreguenouvry.free.fr

et le livre « Un lieu pour dire »

Les personnes intéressées peuvent aussi demander à faire un stage dans ce centre
(Tél 02 40 79 23 11)