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La tribu des yeux baissés

Ecrit le 8 novembre 2017

Ce sont des drôles de gens qui désormais envahissent les maisons, les rues, les salles de spectacle, les lieux publics. Les remarquez-vous ? Ils marchent les yeux baissés, ne jetant qu’un vague coup d’oeil au monde qui les entoure. Ils ont la main gauche bloquée, et la main droite munie seulement d’une pince (pouce+index) ou simplement d’un pouce hyper-mobile.

Ils sont atteints d’une maladie que les anglo-saxons nomment FOMO (« fear of missing out », la peur de manquer quelque chose). Ce n’est pas manquer DE quelque chose, c’est manquer quelque chose, manquer une information, si vous voulez. Ils ont BESOIN de savoir qu’il y a eu un attentat à Manhattan, mais ils ne savent pas qu’une vieille personne meurt non loin de chez eux. Ils ont BESOIN de savoir qu’un producteur star d’Hollywood est accusé de viol et harcèlement sexuel, mais ils ne savent pas que du harcèlement existe aussi dans leur entreprise. Ils ont BESOIN de savoir les caractéristiques du dernier smartphone, demain ils loucheront vers l’utilisation d’un assistant numérique et de l’intelligence artificielle, mais ils ne donnent pas un sou au resto du cœur. Ils ont BESOIN de donner leur avis sur les réseaux sociaux, mais ne se déplaceront pas pour une réunion de réflexion. Ils ont BESOIN de prendre un « selfie » sur le fond d’un beau paysage, mais ne s’enquièrent pas de l’état de l’environnement.

Mais qui sont-ILS ? Vous, moi, les yeux rivés sur le téléphone portable, sur le smartphone ou l’ordinateur, en quête d’informations venues du monde entier, en quête de « ’j’aime » sur leur page facebook, en quête du besoin de s’exprimer, et finalement en quête d’amour … mais l’amour n’est pas à la portée du pouce.

Seul

Naguère les prêtres marchaient ainsi les yeux baissés sur leur bréviaire, s’imprégnant de la ‘bonne parole’. Maintenant chacun a son écran-bréviaire risquant de glisser sur une flaque d’eau, de piétiner une déjection canine, de bousculer un autre passant ou de subir un accident en traversant une route sans faire attention. Certaines municipalités, à Sydney par exemple, envisagent de placer les feux de signalisation dans le sol, pour être à la hauteur des yeux de ceux qui ne peuvent plus lever la tête. Aux États-Unis, l’envoi de SMS par les passants est depuis plusieurs années un motif de contravention. A Honolulu, à la fin du mois, les utilisateurs de smartphones dans la rue devront payer une amende pouvant aller jusqu’à 35 $ pour la première infraction, puis grimper à 75 $ ou 99 $.

Au sein de la Silicon Valley, plusieurs trentenaires limitent volontairement leur usage des réseaux sociaux pour dénoncer une culture de l’attention permanente à base de « j’aime » et de notifications. Ils la jugent potentiellement dangereuse pour la société. « nous sommes peut-être la dernière génération qui se souviendra de la vie d’avant  » confie Justin Rosenstein, l’inventeur du fameux bouton « j’aime » de Facebook.

Steve Jobs, fondateur de l’iPad et de l’iPhone et de bien d’autres appareils numériques, interdisait l’usage de l’iPad à ses enfants. Le plus souvent possible, il prenait soin de dîner avec eux en discutant de livres, d’histoire et de diverses choses.

 2000 fois

Seuls

Le smartphone est un objet demandant aux doigts de taper, cliquer, glisser. Chaque tapotement ou glissement se fait en douceur et prend une fraction de seconde, une petite fraction de notre puissance cérébrale pour taper des textos, glisser sur Tinder, tourner des pages Kindle, consulter les pages Facebook. Des recherches ont montré qu’en moyenne chaque utilisateur touche son téléphone 2000 fois par jour, car, même la nuit, le téléphone est sur la table de nuit et 85 % des utilisateurs le vérifient au moins une fois par nuit. Les doigts ne dorment jamais ! Le cerveau non plus.

Une étude récente de l’université du Texas montre que, éteint, face cachée ou dans la poche, le smartphone occupe nos pensées, phénomène inconscient limitant notre capacité de concentration. Plus le smartphone devient visible, plus la capacité cognitive disponible des participants diminue. Sachant que 92% des jeunes adultes possèdent un smartphone, les smartphones pourraient avoir des effets à long terme sur leurs fonctions cognitives ! Au point qu’il existe aux USA une application, pour smartphone, permettant aux étudiants de gagner des points-cadeaux s’ils éteignent … leur smartphone !

 Créer l’obsession

Nir Eyal, connaisseur de la tech, organise des conférences à San Francisco pour expliquer aux différents acteurs de cet écosystème — ingénieurs, programmeurs, designers… — comment créer des produits ou des fonctionnalités qui incitent leurs utilisateurs à les consulter le plus régulièrement possible.

Il est ainsi passé maître dans l’art de recommander des techniques psychologiques créant une forme « d’envie folle » chez les utilisateurs, comme des astuces reposant sur d’autres sentiments : « L’ennui, la solitude, la frustration, le doute et l’indécision provoquent souvent une petite douleur ou irritation, qui incite en conséquent à rechercher une activité gratuite et immédiate pour l’apaiser ». C’est là que les réseaux sociaux, notamment, entrent en scène, eux qui entretiennent l’illusion d’une activité constante, susceptible de se manifester par différents types de notification à tout moment.

« Les responsables de Facebook et Google sont des gens bien, dont les stratégies bien intentionnées ont mené à des conséquences horribles et inattendues [comme les bulles de filtrage, ou la mise en avant de fausses-nouvelles et autres). Le problème, c’est que ces entreprises ne peuvent rien faire pour régler le problème à moins d’abandonner leur modèle publicitaire actuel. »

La bulle de filtrage, vous connaissez ? c‘est un procédé technologique, qui ‘éduque’ l’ordinateur pour qu’il ne vous propose que ce que vous avez envie de voir. Par exemple avec Facebook : quand on clique sur un ‘J’aime’, ou qu’on masque une publication qui déplaît, Facebook apprend vos préférences. Avec l’ajout récent des réactions par smiley interposé, Facebook sait même maintenant ce que vous ressentez, ce qui vous fait rire, ce qui vous révulse. En affinant ce profil Facebook vous propose des contenus qui déclenchent chez vous des émotions positives ! Et tant pis si cela masque la réalité et la diversité du monde. Amazon utilise la bulle de filtrage déjà depuis longtemps pour vous suggérer des produits, Twitter pour vous suggérer des comptes, Netflix pour vous suggérer des séries, Google pour vous suggérer des résultats de recherche (deux personnes recherchant le même mot sur Google obtiendront des réponses différentes ! faites une même recherche sur Google classique et sur Google en navigation privée pour vous en convaincre).

Le savez-vous : dans les heures qui ont suivi la pire tuerie de l’histoire des États-Unis à Las Vegas, dimanche 1er octobre, Google et Facebook ont relayé des informations mensongères propagées par des membres de l’extrême droite américaine. Les deux géants ont présenté leurs excuses et promettent d’éviter que de tels incidents ne se reproduisent. Mais le mal est fait dans les esprits influençables.

Conclusion : penser à se déconnecter pour retrouver la vraie vie.
Source : voi le site tribu