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L’Intelligence artificielle et l’homme sans corps

Ecrit le 28 février 2018

Le 9 mars à Montreuil, près de Paris, aura lieu un débat sur le Transhumanisme. Cela nous a donné l’idée d’aller voir ...

 Définitions et contexte

L’humanisme classique est celui qui place une confiance totale en l’homme, notamment en sa capacité de développement du savoir, dans le respect de la personne et de la valeur humaine.

Le mot« transhumanisme » a été introduit pour qualifier le mouvement intellectuel et culturel qui affirme la possibilité d’augmenter de façon fondamentale la condition humaine au travers des nouvelles technologies, résumées sous le sigle «  NBIC » : Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, Cognitivisme (intelligence artificielle et robotique), alimenté par les bases de données gigantesques, le «  Big Data », sous l’emprise des géants du WEB, les « GAFA » (Google, Apple, Facebook, Amazon).

Les aspirations sont très étendues : augmentation des capacités sensorielles, cognitives et physiques, téléchargement de l’esprit humain, immortalité biologique, colonisation de l’espace. Max Moore envisage le post humanisme : «  nous mettons en question le caractère inévitable de la vieillesse et de la mort ; nous voyons l’humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l’intelligence ; Nous défendons l’usage de la science pour accélérer notre passage d’une condition humaine à une condition trans humaine ou post humaine ; nous reconnaissons l’absurdité qu’il y a à se contenter d’accepter humblement les limites dites naturelles de nos vies dans le temps…. ».

 De graves risques

Si le sérieux côtoie les thèmes les plus fantaisistes de la science-fiction, il est reconnu que l’humanité fait face à de graves risques :

De l’homme « réparé » à l’homme « augmenté » : Rappelons le côté visionnaire de Jean Bernard dans son ouvrage de 1976 « l’homme changé par l’homme » : il suggérait la mise en œuvre d’une réflexion « bioéthique »… Rappelons deux concepts de base :

A : La nature humaine, biologique ou mécanique  ? Les dispositifs mécaniques sont adaptés à la réparation ou substitution de tissus solides (mécanique articulaire), la haute technologie nous fascine au point de considérer l’homme comme un assemblage de pièces interchangeables, en minimisant les interactions entre la biologie (l’homme) et la mécanique (la machine), l’hybridation homme-machine (simple pour un pace maker ou un capteur) devenant d’une complexité majeure pour un organe artificiel complexe, tel le cœur, le foie, ou le poumon
B : Les approches technologiques : réparation ou augmentation ? L’objectif de la médecine classique est celui de la réparation (et de la prévention). Mais, au-delà de ce contexte, l’homme a toujours rêvé de l’homme parfait, et du surhomme : le dopage et la chirurgie esthétique nous interrogent déjà sur les frontières entre réparation et augmentation… 

 La génétique

Depuis la découverte de la double hélice de l’ADN par Watson et Crick en 1953, en passant par le séquençage complet du génome dès 2003, nous en sommes à la chirurgie des gènes : Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna , ont développé une véritable micro chirurgie à ciseaux génétiques permettant de cliver, supprimer, déplacer certaines séquences d’ADN, rendant possible la modification du patrimoine génétique des individus ou des embryons. Nous passons de la dimension des « OGM » aux « HGM » ou humains génétiquement modifiés. Les espoirs en matière de réparation d’anomalies génétiques, de traitement de maladies génétiques sont considérables.

Mais, si l’on peut réparer, on peut aussi transformer… Nous entrons dans la dimension de l’homme augmenté, dans le monde de la manipulation génétique, et de la sélection : les risques de dérive eugénique sont considérables . Il est capital d’anticiper les questions que ces nouveaux pouvoirs de l’homme sur l’homme (et sur l’humanité toute entière) vont soulever sur les plans politique, économique, et surtout éthique et spirituel : l’homme devient capable de modifier sa nature, son génome….Il devient un véritable « architecte du vivant ».

Ceci étant, le futur « génétique » reste difficile à prévoir : en général, les gènes accomplissent plus d’une fonction ; réciproquement, les différentes fonctions sont codées par plus d’un gène ; en raison de cette propriété appelée pléiotropie, modifier ne serait-ce qu’un seul gène peut avoir des conséquences inattendues. Pour Axel Kahn : « du point de vue de la génétique, on n’améliore pas un être vivant sans risque de provoquer d’autres déséquilibres, voire de monstruosités, car l’organisme est un tout ; ce que l’on améliore d’un côté produit en général des catastrophes de l’autre ».

 L’intelligence artificielle (I.A.)

Un accord s’est établi autour de cette définition générale «  l’intelligence est la capacité d’un système à répondre à ses besoins propres, en employant des moyens dépendant du contexte, et ce, de manière autonome ». La découverte de l’activité électrique neuronale a ouvert le champ à la possibilité d’une I.A. : Le cerveau humain (riche de 100 milliards de neurones) est capable de générer et traiter un milliard d’instructions par seconde, et fonctionne de manière généraliste contrairement à l’ordinateur qui cible une action spécialisée, où il est - depuis bien longtemps- beaucoup plus efficace et plus rapide que le cerveau humain. Mais, hors de son champ de compétences, le modèle le plus puissant actuellement se situe au niveau cognitif d’un cafard, sauf qu’à la différence des cafards, la capacité de traitement des données des circuits électroniques double tous les 18 mois.

Si la projection se poursuit (possibilité ouverte avec les ordinateurs quantiques), la capacité du traitement de l’IA pourrait surclasser les capacités intellectuelles de l’homme.

La robotique : De nombreux robots élémentaires sont utilisés au quotidien pour des tâches utilitaires (nouveaux outils, de plus en plus sophistiqués), les objets connectés se multiplient. Dans le domaine médical, robots chirurgicaux, télémédecine, transmission d’images et de données biologiques amènent à reconsidérer les modalités d’exercice (radiologie, cardiologie, diabétologie…), ouvrant la possibilité de consulter dans des cabines d’examen délocalisées, à distance du médecin.

Ces applications peuvent permettre de palier les carences des « déserts médicaux », mais elles font disparaître le contact humain, fondamental dans le cadre de la prise en charge. Peut-on en arriver au concept de « médecine sans médecins », développée notamment par Guy Valencien ? Certes, il tempère la problématique en soulignant que la machine va permettre au médecin de se décharger de tâches techniques et pouvoir se concentrer sur le dialogue avec son patient : vœu pieux ou réalité ?

Le développement de l’I.A. : le mécanisme fondamental est celui la faculté d’apprentissage des machines : alimentées par des bases de données accumulées du monde entier, elles pourraient avoir un comportement imprévisible, qui ne résulterait plus des programmes que les hommes ont écrits, mais des connaissances qu’elles recomposent elles-mêmes. Ray Kurzweil, (celui qui avait prévu la victoire de l’ordinateur sur l’homme aux échecs, actuellement directeur de la prospective chez Google) prédit la supériorité de la machine sur l’homme vers 2045, point dénommé singularité technologique.

Parallèlement, il assimile notre cerveau à un logiciel qu’il sera possible de d’augmenter et de reprogrammer… Une société (Kinred) travaille sur la possibilité d’implanter une I.A. dans des exosquelettes à apparence humaine (voire dans des corps de singes) pour contrôler et diriger des armées de robots intelligents : fiction ou délire ?

 Les grands fantasmes

Les milliardaires de la Silicon Valley -qui s’estiment trop précieux pour mourir- développent des programmes qui vont jusqu’à afficher une espérance d’immortalité ? Il est vrai que nous avons assisté à une augmentation considérable de la durée de vie moyenne, essentiellement en raison d’une chute drastique de la mortalité infantile, de traitements efficaces contre les maladies infectieuses et les épidémies, des progrès de l’hygiène. Mais la durée de vie maximale ne s’est pas modifiée : dans l’histoire, certains individus ont vécu jusqu’à des âges très avancés (Ramsès II, Mathusalem) ; La vie humaine semble atteindre une valeur maximale autour de 115-120 ans. Ceci étant, le mécanisme du vieillissement étant très largement lié à l’amenuisement des télomères (chaînes d’ADN situées à l’extrémité des chromosomes) à l’occasion de chaque division cellulaire, les recherches en cours pour cibler le siège des groupes de gènes responsables du vieillissement pourraient rendre envisageable un allongement réel de la durée de vie…

C’est bien le retour aux plus vieux mythes de l’humanité : accéder à l’immortalité et à la jeunesse éternelle ? La nouvelle culture génétique peut-elle se débarrasser de nos mythes en les réalisant, ou constitue-t-elle une nouvelle forme d’expression de la mythologie antique ?

Plus encore, certains extrémistes de l’I.A., souhaitant annihiler toute sénescence et vaincre la dégradation du corps, pensent que le mieux est peut-être de se débarrasser de l’enveloppe corporelle, (sous-produit gênant) pour laisser l’esprit libre de gouverner le monde….on pourrait cartographier le cerveau au niveau cellulaire (programme Connectome), et en réaliser des copies, une empreinte suffisamment précise incluant « mémoire, souvenirs, personnalité de l’humain » ainsi sauvegardés. Ensuite, il ne resterait plus qu’à attendre que la science soit suffisamment avancée pour que ce cerveau électronique puisse être intégré dans un corps cybernétique…

Ainsi, nous passons du concept de conservation du corps, (autrefois momification, actuellement cryogénisation) qui nous nous renvoyaient aux thèmes de la résurrection, de la renaissance, au concept de modélisation du cerveau, de l’éternité de l’esprit… retour inattendu vers le côté spiritualiste des formes religieuses traditionnelles selon lesquelles l’esprit existe indépendamment et en dehors du corps.

 L’homme demain ?

L’antiquité recourait aux présages et aux prophètes. A l’époque moderne, la confiance dans la divination a cédé progressivement le pas aux calculs statistiques : les prévisions reposent sur des principes scientifiques solides, mais la réalité nous confronte souvent à des situations si compliquées que personne ne sait déduire de façon fiable les événements à venir : les sciences du climat, l’économie, la politique en offrent quotidiennement des exemples frappants ; le recours à des « modèles » ou « simplifications » aboutit à des erreurs d’interprétation récurrentes.

Etrangement, aujourd’hui, la technique qui, jusque-là se présentait comme le vecteur de la modernité, succombe devant le succès des légendes populaires : le rationnel fait place à l’irrationnel ; la science renonce devant les doctrines fumeuses d’autorités reconnues par ailleurs… «  L’évolution échappe à la probabilité statistique ; elle est créatrice de nouveauté que le calcul ne permet pas de prévoir  » nous rappelle Edgar Morin.

Depuis la découverte de Toumaï, 7 millions d’années ont passé : le principal facteur de l’évolution reste constitué par les mutations génétiques qui interviennent au cours de la reproduction sexuée, puis se transmettent. La sélection, selon Darwin fait ensuite son œuvre, lente et progressive.

En quelques décades, la conjonction -décryptage du génome, découverte de l’I.A., potentiel de mise en œuvre- pourrait bouleverser ces schémas ancestraux. « L’évolution darwinienne, par un de ces paradoxes dont regorge la vie, pourrait être victime de son propre succès, étant incapable de rivaliser avec les processus non darwiniens qu’elle a engendrés  », selon Georges Dyson.

L’usage que nous faisons des machines que nous avons conçues et construites nous a amenés à structurer nos besoins pour satisfaire aux leurs. Stephen Hawking, physicien largement reconnu, celui qui a écrit « du big-bang aux trous noirs » met en garde contre les risques de développement sauvage : « Réussir à créer une intelligence artificielle forte serait un grand événement dans l’histoire de l’homme, mais ce pourrait être le dernier » … Parce que tout être doué d’une intelligence « darwinienne » aurait pour premier et principal but de survivre, donc d’éliminer tous ceux qui menacent sa vie !

 Le corps, le cerveau, l’esprit

A moins de sombrer dans un délire paranoïde, il semble absurde de prêter à des machines des émotions qu’elles n’ont aucun moyen, ni aucune raison d’éprouver.

Il faut bien différencier l’intelligence qui représente la capacité à résoudre les problèmes, et la conscience qui est la capacité à ressentir. En 50 ans, les ordinateurs ont réalisé d’immenses avancées en matière d’intelligence, mais ils n’ont pas progressé d’un pouce en ce qui concerne la conscience. 

Pour Edgard Morin, « nous vivons une période de progrès technique et scientifique continu, et simultanément de régression intellectuelle et culturelle  » ; Les algorithmes (calculs) ne remplaceront jamais l’homme : le cerveau et l’esprit ont chacun un langage incompréhensible par l’autre : le langage du cerveau est électrochimique, le langage de l’esprit est celui des mots et des phrases : «  le cerveau est sinon le siège, du moins la source de l’esprit qui devient réalité psychique en s’appropriant le langage, le savoir, la culture d’une société ; devenu esprit, il comporte une part de sensibilité, assimilable à ce que l’on appelle l’âme … »

L’humain est bien celui qui doit dialectiser entre raison et passion, entre rêve et délire, entre technique et fiction, entre intérêt personnel et jeu désintéressé. Il doit pouvoir dialoguer avec ses mythes sans se laisser dominer par eux, ne pas se laisser contrôler par la technique mais la maîtriser. Ainsi, peut-on espérer que «  le futur sera moins à l’homme quantitativement augmenté qu’à l’homme qualitativement amélioré ».

Le rêve d’une société humaine totalement automatisée conduirait non pas au surhumain, mais à l’inhumain. Tout ce qui est essentiel pour la personne (joie, amour, souffrance, émotion…) échappe au calcul … Mais « l’automatisation et l’algorithme considérés comme serviteurs et non comme maîtres pourront contribuer à ce que les humains se vouent à l’essentiel de leur vie ».

Mythes, rêves et réalité

Pour Henri Bergson « l’avenir n’est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire » ; il faut faire le pont entre les NBIC et l’histoire, la culture, la philosophie ; Il ne faut pas se laisser berner par des utopies mortifères, fussent-elles sympathiques .

Nous devons mettre en garde contre des dérives rendant l’homme dépendant de la machine, par l’incitation à une gestion intelligente de ces avancées scientifiques qui doivent permettre de réparer l’homme, de le libérer, de lui restituer un bien précieux : le temps, celui qui va lui permettre de partager avec l’autre, de communiquer au-delà de l’écran, de l’autre côté du miroir, avec objectivité, en laissant place non pas aux fantasmes, mais bien au rêve, au sens Antoine de Saint Exupéry «  Fais de ta vie un rêve et de ton rêve une réalité  » .


 26 experts

Dans « L’utilisation malveillante de l’Intelligence Artificielle » publié le 21 février 2018, vingt-six experts internationaux exposent différents scénarios où l’IA (intelligence artificielle) se révélerait destructrice si elle est utilisée par des personnes mal intentionnées, des Etats voyous, des terroristes, des détraqués. De la confidentialité des individus à la politique, en passant par la santé, toute la société est menacée si les bonnes contre-mesures ne sont pas prises à temps pour éviter les explosions, les destructions de la planète et de ses habitants.
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