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La marchandisation des corps

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Ecrit le 21 mars 2018

La revue Prescrire organise une rencontre-débat autour de ses auteurs qui aura lieu le vendredi 13 avril 2018, à Paris (dommage, c’est loin), sur le thème de la marchandisation des corps.

La marchandisation du corps humain, c’est la possibilité d’attribuer un prix au corps et à ses produits. Cela doit interpeller l’ensemble de la société, soignants, juristes ou citoyens.

« Nous avons essayé d’explorer quelques axes, sans pouvoir toujours creuser ces questions très complexes » disent les auteurs de ce dossier.

La position qui guide ce dossier est le refus de l’exploitation d’autrui, fut-il consentant, si tant est qu’on puisse l’être réellement. Les progrès de la science, comme des avancées technologiques, font émerger de nouvelles possibilités, généralement encadrées dans les États de droit, dont les réglementations varient selon les pays et les époques. Elles font l’objet de rapports marchands, comme n’importe quelle pratique médicale, et ouvrent la porte à différents trafics.

Par exemple le déséquilibre entre le nombre de personnes en attente de greffe et celui des donneurs favorise le développement de réseaux mafieux de trafics d’organes aux dépens des populations fragilisées (pratiques massives d’enlèvements en vue de prélèvements).

Considérer le corps humain comme un matériau permet une exploitation de la personne au travail. Les essais cliniques soulèvent des questions éthiques et législatives. L’exhibition du corps de la femme comme argument de vente, sa soumission à des standards normatifs aberrants sont d’autres facettes de la marchandisation.

Le corps humain est trop souvent l’objet de transactions financières, comme en témoignent ces jeunes filles qui vendent leurs ovocytes quelques centaines d’euros, ou ces femmes qui portent une grossesse pour autrui contre rémunération par les parents d’intention. Le coût humain aussi bien physique que psychologique qui accompagne ces transactions n’entre pas dans le contrat. L’« acceptation » de ces marchés s’épanouit sur le terreau des inégalités socio-économiques, entre les classes comme entre les pays posant une question éthique majeure : la revendication de certaines personnes de vivre ou de procréer à tout prix se fait au détriment de celles et ceux que la misère contraint à « consentir ».

Comment les soignants se placent-ils devant ces problématiques et comment peuvent-ils accompagner leurs patientes et patients ainsi que leurs familles ?
Il est urgent d’engager un débat citoyen prenant en compte les aspects éthiques, aussi bien que politiques, de ces problématiques.

Dans ce numéro de Pratiques, il est donné la parole à Céline Lafontaine, sociologue des sciences et des techniques, auteur du livre Le Corps-marché. «  Dans ce livre, j’ai essayé d’analyser comment les éléments du corps humain : les cellules-souches, les gamètes, le sang et ses composés en viennent à être complètement détachés des personnes et de leurs corps. Le gisement, la source de matière, c’est le corps. La bioéconomie fonctionne en effaçant ce lien au corps, en effaçant l’individualité des corps ».

Qu’est-ce que la bio-économie ? «  Le concept de bioéconomie a été forgé au début des années soixante-dix par l’économiste Georgescu Roegen. Pour lui, il s’agissait d’un modèle économique qui devait tenir compte des limites propres au monde vivant, rejetait l’industrialisme productiviste et ouvrait ainsi la voie aux théories de la décroissance. ».

Mais, en 2009, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a officiellement inauguré un plan d’action visant à favoriser la mise en place d’un modèle de développement au sein duquel l’exploitation et la manipulation technoscientifique du vivant constituaient la source de la productivité économique.

« Il y a eu alors un investissement massif, à la fois dans les biotechnologies et dans les technologies de l’information, basé sur l’idée que le vivant, puisqu’il est une ressource renouvelable, pourra être la source d’une nouvelle économie qui sera sans limite. Il y a donc eu un détournement complet de la notion de bioéconomie telle qu’elle avait été théorisée par les partisans de la décroissance ».

 Une arme de terreur

Un médecin généraliste raconte : «  c’est une jeune femme d’Europe de l’Est, Pour une fois, elle vient seule et me parle d’elle. Elle tremble, elle pleure, elle est totalement dans l’émotion de son récit. Elle me dit qu’elle entend leurs voix, ces voix de mafieux qui lui ont dit au téléphone : « J’enlèverai tes enfants, je te prostituerai, je vendrai tes organes  ». Elle est en panique, puis se calme petit à petit. Pour l’écoutante que je suis, c’est à peine croyable. Je découvre, dans mon cabinet d’une petite préfecture de province, la réalité du prélèvement d’organe comme arme de terreur ».

Ce trafic d’organes est différent de l’achat de reins à des personnes en situation de grande pauvreté, comme cela a été souvent décrit et dénoncé dans la presse occidentale, puisque de nombreux patients dans le monde sont en attente de greffe. Ce trafic est encore plus lucratif, bien entendu, puisque ce sont des organes volés, sans aucune compensation. La recherche de compatibilité est possible lorsqu’il s’agit de prisonniers gardés au secret pendant des mois, voire des années.


Des Marchands disent
Cette belle fille aux jolis seins ronds,
aux dents parfaites, combien en veux-tu ?
Que je la mette dans mon lit
Ce petit jeune homme au regard si doux, combien veux-tu pour un œil ?
Que j’y voie clair
Ces petits enfants, aux doigts si fins,
Ces travailleuses courageuses
Ces hommes forts, aux fiers biceps
vont échanger leur finesse,
leur courage et leur force
Contre quelque monnaie
Qui me rendra plus riche
Et je pourrai encore
Acheter des yeux
pour compter mon argent
Acheter des femmes
pour remplir mes nuits…
Comme les marchands disent.

Gaëlle Texier


 Le LEAN

Dans ce même numéro de la revue Pratiques, il est question du LEAN. Le terme de LEAN de l’anglais « maigre », « sans gras », sert à qualifier une théorie de gestion de la production qui se concentre sur la « gestion sans gaspillage » ou « gestion au plus juste », De nombreux « outils » sont utilisés par exemple « chantier-carton ».

Il s’agit de faire travailler un groupe d’opérateurs sur l’amélioration de leur poste de travail. Le groupe pouvant utiliser une maquette en carton du poste à l’échelle 1, d’où le nom de chantier carton. Ces groupes démarrent le lundi, ils doivent être finalisés et mis en fonction pour le vendredi. Ce rythme focalise sur les aspects matériels et pousse à l’action technique, il ne permet pas aux participants de « penser » les aspects sens du travail, reconnaissance et coopération. Au bout du compte la situation a été optimisée, mais seulement du point de vue gestuel. Cela va se retourner contre l’opérateur lui-même : «  Tu as toi-même participé à l’amélioration de ton propre poste, tu as été d’accord avec les modifications proposées, alors si maintenant tu ne vas pas bien, il va falloir te poser des questions. C’est peut-être toi qui as un problème !  » …

Revue Pratiques n°80 -voir le site pratiques.fr