Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Texte seul |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Châteaubriant > Le mai 68 de la CFDT

Le mai 68 de la CFDT 

Ecrit le 2 mai 2018

Il fut un temps où les ouvriers étaient fiers de leur métier, fiers de leur savoir-faire. Il fut un temps où les ouvriers avaient conscience d’appartenir à la classe ouvrière dont ils connaissaient la noblesse et les valeurs de solidarité. C’était le cas encore il y a 50 ans. Dans « l’usine », la seule de Châteaubriant, chez Huard, les ouvriers venaient travailler le matin, à vélo ou à mobylette, en bleu de travail. Et quand ils se mettaient en colère c’est tous ensemble qu’ils allaient de la fonderie ou de l’atelier des forges vers le bâtiment central de la rue des Vauzelles.

Mais les temps ont changé, l’usine a connu de nombreux licenciements, d’autres usines sont venues et ont fermé à leur tour. Les horaires ont changé, travail de nuit, 3x8, 5x8, on rentre, on sort des usines à des heures variables. Les salariés ne se rencontrent même plus, leur force a été émiettée, brisée. Et c’est seuls, en voiture et en tenue de ville, que les salariés viennent travailler. Il n’y a plus guère de conscience de classe, il reste quand même un peu de solidarité.

L’Union Départementale CFDT a incité ses adhérents castelbriantais à faire l’histoire de Huard, pas l’histoire des bâtiments, pas l’histoire des dirigeants, non, celle des ouvriers. En fouillant les documents, un thème s’est imposé de lui-même : l’histoire de la CFDT dans les événements de Mai 68. De vieux journaux sont sortis des caves et des greniers, un peu moisis parfois, un peu grignotés par les vers, marqués par le pli des ans. « J’ai dû utiliser mon fer à repasser  » raconte Yves Le Gall.

En deux mois, la CFDT locale a réuni de nombreux témoignages jusque là inédits, racontant comment une petite ville, au cœur d’un milieu rural très conservateur, sans université, sans étudiants, a participé à ce mouvement d’ampleur nationale.

Le document évoque les difficultés économiques de l’époque, les négociations au point mort avec le patronat, et une réelle usure du pouvoir gaulliste. Les ordonnances sur la Sécurité Sociale ont provoqué la colère des ouvriers. Les revendications portent sur l’abrogation des ordonnances, le plein emploi, le relèvement des bas salaires, la reconnaissance du syndicat dans l’entreprise mais aussi «  une démocratie réelle et complète, c’est-à-dire non seulement politique et juridique, mais aussi sociale et économique  ».

Les témoignages recueillis montrent l’effervescence : les agriculteurs distribuant des tracts en soutien des ouvriers, les ouvriers allant visiter les entreprises et inciter le personnel à se mettre en grève, le soutien des habitants d’Issé aux grévistes de l’usine Atlas, la manifestation des salariés de chez Huard pour un partage équitable des bénéfices…. Et pour finir par la cruelle déception des législatives de juin 1968. Le bilan de cette période agitée est cependant globalement positif, succès syndicaux, mais aussi une école de l’engagement et «  beaucoup de changements : davantage de discernement et d’éveil dans les domaines politique, syndical, de la morale, du rapport à la religion et dans les modes de vie  ».

{Groupe Histoire CFDT Châteaubriant : Andrée Baubry, Geneviève Rétif, Franck Truong, Yves Le Gall, André Guibert et, devant, Guy Alliot, Monique Martin.}

Le document « Châteaubriant » vient compléter le livre écrit par le Groupe Histoire CFDT 44, à partir des écrits de Daniel Palvadeau. Celui-ci, tout nouveau secrétaire de l’Union Départementale, avait pressenti que l’histoire retiendrait surtout les manifestations étudiantes du quartier latin. C’est pourquoi, au jour le jour, il écrivit ce qui se passait à Nantes pour que demeure la dimension ouvrière et paysanne de cette période. Une dimension très politique puisqu’au Congrès régional 1967 une citation de Chris Marker avait été reprise : «  la dignité ouvrière, le sens de la vie et du travail sont mis en avant. Il ne s’agit donc pas pour ces hommes de négocier, à l’américaine, leur intégration dans la « société du bien être » mais de contester cette société même et les biens de « compensation » qu’elle leur offre  ».

Le récit de Daniel Palvadeau, émaillé de nombreux témoignages, est passionnant. On suit les événements, on comprend la colère qui couvait depuis longtemps et qui éclate enfin au grand jour. On observe «  les médiateurs qui évitent le pire  », les associations familiales qui prennent position, l’évêque de Nantes aussi, et le Parti Communiste.

De Gaulle dit « Non à la chienlit » mais les grèves s’étendent, y compris dans l’enseignement privé. St Nazaire, Ancenis, Châteaubriant, Clisson … partout «  les occupants sont bien occupés » : assurer la sécurité dans les entreprises, préserver l’outil de travail, prévoir les repas pour ceux qui occupaient, obtenir des acomptes car les familles ne pouvaient rester sans ressources »... «  il n’y avait rien d’anarchique dans l’occupation des usines ». Dans les quartiers, il faut noter le rôle considérable des associations familiales pour la distribution du ravitaillement, la tenue des points de vente, la détection des besoins.

Le 24 mai eut lieu une importante manifestation agricole avec regroupements à Nozay, Carquefou, Bouaye et Savenay. C‘est ce jour-là que la Place Royale a été débaptisée et est devenue la « Place du Peuple ». En prévision de cette manif, le préfet de l’époque a dit par la suite qu’il avait demandé à l’évêque de Nantes de faire intervenir ses prêtres dans la campagne mais que celui-ci n’en a rien fait.

La participation paysanne, pour l’approvisionnement des familles de grévistes, a été précieuse, on l’a bien vu à Châteaubriant.

Mais le conflit s’enlise. Le relais politique espéré ne vient pas. Le discours de De Gaulle le 30 mai 68 mobilise les groupes gaullistes : « Ils étaient tous dans la rue, ceux qui d’habitude condamnent cette façon de s’exprimer, les patrons et les pouvoirs publics, refusant d’une façon constante le dialogue et la négociation  ».

A partir du 4 juin la reprise se confirme au niveau national. Après avoir obtenu des résultats très positifs, le secteur du bâtiment (6-7000 travailleurs) reprend le travail à Nantes le 6 juin. La Métallurgie résiste. A Nantes le 13 juin, manifestations et incidents. Mais Sud-Aviation reprend le 14 juin, les Chantiers de l’Atlantique le 18 juin. Ce jour-là à Châteaubriant l’usine Huard est à nouveau en grève et obtient une répartition uniforme des bénéfices.
Le 21 juin c’est la fin.

Le livre « Le Mai 68 de la CFDT » retrace bien les événements et l’on y trouve encore tout le souffle de Mai 68. Et un avertissement qui vaut encore, 50 ans après : «  Lorsque le raz de marée déferle, rien d’artificiel ne résiste, ni digue, ni barrage ». Mais aussi une déception : « Nous nous trouvons devant une constante historique de la bourgeoisie. On abuse le peuple, on lui fait risette, on le flatte même. On lui invente des ennemis pour s’en servir comme marchepied du pouvoir, quitte par la suite à le briser dans ses droits et ses revendications les plus nobles  »... 

«  Les événements de mai portaient une espérance qui doit demeurer indestructible. Il y a eu trop de grains jetés en terre, trop de dépôt sacré dans l’histoire, trop de fraternité, trop de solidarité, trop de merveilles, pour que nous renoncions à la lutte  »

Ils ont ce mot plein la bouche
Ils l’épellent avec un grand O
L’ordre de qui ?
L’ordre de quoi ?
Entends bien camarade
Si tu dis que le monde est pourri
Qu’il faut changer les bases
Qu’il faut honorer le pauvre
Et sauver l’innocent.
Tu troubles l’ordre !
Si tu dénonces l’Argent
La Puissance, le Mépris,
L’inconscience des riches
Tu troubles l’ordre !

R. Philippe

Livres en vente, 20€ - 02 28 04 08 44
ou écrire à : histoire.cfdt44@orange.fr