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Retour aux années 30

Ecrit le 21 novembre 2018

Gérard Noiriel, historien , auteur d’« Une histoire populaire de la France », (sept 2018) s’est exprimé il y a peu sur France Info à propos des déclarations de Macron sur « le retour aux années 30 » . Pour lui, la conception qu’a Emmanuel Macron de l’Histoire se comprend par sa fascination pour les élites : « Il reste pris dans des préjugés de classe ». Voici des commentaires empruntés à un texte de Gérard Noirel
voir le site noiriel

 Le populaire dans tous ses états

Sommes nous dans les années 1930 ?
Emmanuel Macron a déclaré, le 1er novembre 2018, qu’il était « frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres  ». Cette petite phrase de Macron s’inscrit dans une stratégie développée en vue des élections européennes, visant à mobiliser le camp libéral dont il est l’un des chefs de file contre le camp nationaliste. Mais n’en déplaise aux idéologues de l’extrême droite française, l’Europe est effectivement confrontée aujourd’hui à un engrenage dangereux pour la démocratie qui peut être comparé à celui des années 1930.

La comparaison entre les deux époques peut s’appuyer sur trois faits : la crise, les boucs émissaires, la défiance envers les politiques.

La crise du capitalisme (le « jeudi noir » de Wall Street en octobre 1929) a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des forces réactionnaires en Europe. De même c’est la crise du capitalisme financier qui explique aujourd’hui l’accession au pouvoir de l’extrême droite dans plusieurs pays européens (sans même parler du Brésil et des Etats-Unis).

L’argument privilégié par l’extrême droite pour endoctriner les masses, consiste à dire : l’ennemi c’est l’étranger, celui qui nous envahit, qui ne partage pas nos valeurs, nos traditions. Sauf qu’aujourd’hui les musulmans ont remplacé les juifs. A toutes les époques, on trouve dans les archives des lettres adressées aux autorités construites sur ce type de modèle : « on donne tout à ces étrangers, alors que nous, cons de Français, on nous laisse tomber  ». Mais c’est seulement pendant les périodes de crise que cette mobilisation identitaire parvient à séduire une partie importante de l’électorat.

Un autre argument sans cesse martelé par l’extrême droite des années 1930 et que l’on retrouve aujourd’hui consiste à dénoncer les élites, et plus particulièrement les gouvernants accusés d’utiliser le pouvoir que le peuple leur a confié pour défendre leurs intérêts personnels. Dans les périodes de crise, ce qu’on appelle maintenant « le populisme » a toujours un impact particulièrement fort, étant donné l’impuissance dans laquelle se trouvent les dirigeants pour résoudre les problèmes du peuple.

Mais si l’on envisage le « populaire » comme un rapport de pouvoir reliant les dominants et les dominés, alors les différences entre les années 1930 et aujourd’hui sautent aux yeux. En 1936, la France était encore un empire colonial qui privait les colonisés des droits élémentaires accordés aux citoyens. Les femmes n’avaient toujours pas le droit de vote, les travailleurs immigrés avaient des statuts très précaires, à tel point qu’au début des années 1930, les effets de la crise furent atténués par le renvoi de plusieurs centaines de milliers d’entre eux. La société française reposait sur un équilibre instable ente le secteur primaire (agriculture), le secteur secondaire (industrie) et le secteur tertiaire (service). Bien que le jeudi noir de Wall Street ait débouché sur une crise financière mondiale, dans les années 1930, le système capitaliste régnait encore sur des marchés surtout nationaux. Son moteur était la grande industrie (mines, sidérurgie, chimie, automobile etc) surtout localisée dans les grands bastions économiques de la métropole.

La violence physique était bien plus forte à cette époque qu’aujourd’hui. La Première Guerre mondiale avait fait un million trois cent mille morts et autant de mutilés. Dans toutes les familles, on vivait les séquelles de ces traumatismes. La violence physique était omniprésente aussi dans le monde industriel. Les accidents du travail étaient très nombreux dans les grandes usines et les mines. La catastrophe de Courrières qui avait fait 1 200 morts en 1906 était encore présente dans tous les esprits, de même que les répressions sanglantes des grèves et des manifestations.

La brutalité du retournement de la conjoncture économique plongea dans la misère des millions de travailleurs, à une époque où n’existaient ni les indemnités chômage, ni la sécurité sociale.

Tous ces facteurs expliquent que cette période fut le paroxysme de l’affrontement classe contre classe. Le PCF tira profit d’une stratégie mise en œuvre à la fin des années 1920, focalisée sur les ouvriers de la grande industrie, lesquels étaient de plus en plus nombreux, mais sans véritable représentation politique. Au début des années 1930, quand la classe ouvrière des grandes usines fut à son tour touchée par la crise, le PCF parvint à rassembler autour d’elle les travailleurs immigrés et coloniaux qu’il avait été le seul à défendre dans la décennie antérieure. La formation du front antifasciste, en 1934, permit de construire une alliance de classe et d’aboutir à un programme qui prenait en compte les questions économiques et sociales tout en défendant les droits des « minorités » (comme on dit aujourd’hui) : les immigrés, les réfugiés, les juifs, etc.

Nous vivons à présent dans un monde beaucoup plus pacifique. Le recul de la violence physique ne signifie pas pour autant la disparition des contraintes. Au contraire, on peut penser que celles-ci se sont renforcées parce que les dominants utilisent abondamment désormais la « violence douce » pour imposer leurs vues (cf. l’usage d’internet pour surveiller les moindres faits et gestes des salariés, y compris en s’appuyant sur les consommateurs chargés de remplir des questionnaires de « satisfaction »).

Il faut pourtant insister sur le fait que le recul de la violence physique au profit des nouvelles formes de contraintes est l’un des principaux facteurs qui ont contribué à affaiblir les mobilisations sociales, et qui ont favorisé aussi leur dispersion en de multiples causes difficiles à coordonner. L’incapacité des gouvernements successifs à résoudre la crise du capitalisme n’a pas suscité de révoltes comparables à celles des années 1930. Néanmoins, elle gangrène la démocratie d’une autre manière en favorisant la démobilisation des électeurs : l’abstention est aujourd’hui le premier parti des classes populaires.

Cette conjoncture nouvelle, accentuée par l’effondrement de la grande industrie et du mouvement ouvrier qui s’était formé en son sein, a aussi provoqué des bouleversements majeurs au sein de l’espace public. Les partis politiques ont perdu leur autonomie par rapport aux médias dominants. Dans les années 1930, une partie importante des ouvriers ne s’informaient que par le biais des quotidiens de gauche, comme l’Humanité ou le Populaire. Aujourd’hui, les citoyens de tous bords se réfèrent aux mêmes sources d’information, celles qui sont martelées quotidiennement par une multitude de canaux. La diversité des moyens d’expression ne réside plus dans les sujets retenus pour composer l’actualité, mais dans la manière de les commenter. Et la concurrence que les grands médias se livrent pour capter l’audience les pousse à privilégier toujours plus l’info-spectacle : les crimes, les catastrophes, les affaires de mœurs.

Depuis les années 1980 , la pacification des rapports sociaux et la restructuration de l’espace public ont été les facteurs essentiels qui ont permis la montée inéluctable d’une nouvelle extrême droite, processus qui a commencé en France et qui est en train de se généraliser. Cette nouvelle extrême droite ne se donne plus des objectifs révolutionnaires, elle ne dit plus explicitement qu’elle veut abattre la démocratie ; en France elle prétend même défendre les « valeurs de la République ».

Dans les années 1930, des millions de Français apportèrent leur soutien au front antifasciste parce que leurs propres intérêts étaient menacés, et secondairement parce qu’ils compatissaient aux malheurs des réfugiés. Aujourd’hui, la majorité des Français n’éprouve plus ce genre de craintes. Comment les citoyens pourraient-ils avoir vraiment peur de dirigeants qui sont invités en « prime time » sur les chaînes télé du service public ? C’est ce qui explique la difficulté que rencontrent les forces progressistes qui veulent élargir le front des luttes pour mieux combattre les nationalistes.

Norbert Elias nous a appris que la tendance historique de très longue durée qui a entraîné une pacification des conduites humaines peut, dans certains cas, connaître un brutal retour en arrière, comme ce fut le cas avec le nazisme. Constater que nous vivons dans un pays qui n’a jamais été aussi pacifique ne signifie pas que ce genre de retournement violent soit impossible. Ce qui caractérise les partis d’extrême droite quand ils sont au pouvoir, c’est la fuite en avant. Etant donné qu’ils ont mis la main sur l’Etat en jouant sur les fantasmes national-sécuritaires de l’opinion, ils n’ont pas, eux non plus, de recette miracle pour résoudre la crise. Ce qui les oblige à multiplier les boucs émissaires et à les réprimer de façon de plus en plus forte.

Il n’était donc pas inutile qu’Emmanuel Macron rappelle aux Français les effets destructeurs pour tout le monde des discours et des programmes qui stigmatisent les gens pour leur nom, leur religion, leur couleur de peau. Toutefois, force est de constater qu’il ne s’attaque pas aux racines du mal. Les démocraties ont finalement triomphé du fascisme et du nazisme en mettant en œuvre des politiques économiques et sociales en tout point opposées à celle que défend aujourd’hui Macron. Dès les années 1930, le New Deal aux Etats-Unis, le Front Populaire en France ont ouvert la voie aux politiques keynésiennes (1) qui se sont imposées au lendemain de la guerre pour mettre un terme aux catastrophes inéluctables auxquelles conduit la doxa libérale.
(source : voir le site noiriel)

(1) Une politique keynésienne résulte de la théorie selon laquelle une économie peut redémarrer si l’État prend des mesures de travaux publics. Les commandes entraînent une augmentation des besoins (main d’œuvre, matériaux), relaçant les investissements des fournisseurs (outils de production, embauches...), diminuant le chômage, augmentant le pouvoir d’achat et, in fine, engendrant un effet multiplicateur dans tous les secteurs d’activité.

(2) doxa : Ensemble des opinions communes aux membres d’une société et qui sont relatives à un comportement social.


 Macron : je n’ai pas réussi …

Le 14 novembre, E. Macron a déclaré : je n’ai pas « réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants  », ajoutant que le pouvoir ne leur a « sans doute » pas assez apporté de « considération ».

«  Nos concitoyens aujourd’hui veulent trois choses : qu’on les considère, qu’on les protège, qu’on leur apporte des solutions. Pas des déclarations. Des solutions. La considération, on ne l’a sans doute pas assez apportée », a dit M. Macron.

Le chef de l’Etat a dit vouloir « entendre les Français », « aller au plus près du terrain, peut-être décider d’une manière différente. Pas tout à Paris. En s’exposant davantage. En demandant à nos directions d’administrations centrales, aux ministres, à ceux qui les conseillent, d’aller se confronter au terrain beaucoup plus ». « Considérer c’est entendre quand les gens se plaignent, pour les amener dans cette transformation. Mais les respecter  », a ajouté E.Macron.

Dix-huit mois après son élection : il a mis du temps à s’en rendre compte. Est-il encore temps de changer les choses ?

- Trop de mépris pour les « illettrés », pour les gens « qui ne sont rien », pour les « Gaulois réfractaires »…
- Trop de cadeaux aux plus riches de ce pays tandis que les privations frappent douloureusement les Français du bas de l’échelle sociale.
- Trop d’échecs dans de nombreux domaines…. Par exemple : le chômage qui ne baisse guère, les services publics qui désertent les campagnes, la disparition des contrats aidés qui pénalise les associations, les hôpitaux et les maisons de retraite qui vont mal, les sans-abri qui sont toujours non-logés, les personnes handicapées qui sont toujours plus discriminées, etc ….

 Vent de révolte

La hausse des carburants a provoqué des blocages routiers en France le 17 novembre. D’après le ministère de l’Intérieur il y aurait eu 283 000 manifestants, un mort et 227 blessés. Car les manifestants d’un jour qui, pour la plupart, ne supportent pas les manifestations ouvrières, voulaient cette fois imposer leur point de vue et leurs blocages. Il y a eu des bavures : une manifestante tuée, un couple d’homosexuels agressé, une femme au voile arraché.

Si les initiateurs de l’appel assurent n’être affiliés à aucun parti politique ou syndicat, différentes tentatives de récupération politique ont eu lieu, notamment en provenance de l’extrême droite. Les syndicats ont montré leurs réserves. « Peu importe d’où elle est partie, la mobilisation du 17 novembre appelant à bloquer les routes sur le prix de l’essence est aujourd’hui clairement une mobilisation d’extrême droite  », estimait la CGT le 30 octobre. «  Il y a une manipulation de l’extrême droite pour récupérer ce mouvement  », déplore Laurent Berger, de la CFDT

Un tract des Républicains titre : « Stop au racket des automobilistes  ! » cependant que Le Figaro, journal de droite, rappelle qu’en 2012 les prix des carburants avaient déjà atteint des records, avec notamment le litre de Sans-plomb 95 qui avait dépassé pour la première fois 1,60 euro en moyenne en France. «  En 2012 le SMIC horaire est à 6,41€, il permet d’acheter 6,73 litres de gazole ou 6 litres de super SP95. En 2018 le SMIC horaire est à 9,88 €, il permet d’acheter 6,87 litres d egazole ou 6,51 litres de super SP95  ».

Le « blocage » des gilets jaunes (un samedi !) n’en est pas un : il n’a pas pour objectif de perturber l’économie, de mettre en difficulté le patronat, ni de libérer du temps pour s’organiser, mais uniquement de rendre visible une « colère » censée être « apolitique ».

Partis et mouvements de gauche se sont montrés prudents face à ces réactions de colère, tentant plutôt de proposer des mesures concrètes. Le parti écologiste EELV suggère notamment de taxer le kérosène et le fioul lourd pour les porte-containers et les bateaux de croisière, d’attribuer 100% des recettes de la fiscalité ​carbone à la transition énergétique, de mettre en place des chèques énergie sur critères géographiques et sociaux afin d’accompagner les plus fragiles ou de lancer un moratoire sur les nouveaux équipements routiers et l’étalement urbain. ​

Au Parti Communiste, Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris, propose, lui, de créer un « ISF écologique » qui taxerait les « grosses voitures neuves polluantes », et de baisser la TVA sur les transports publics à 5,5 % contre 10 % actuellement.

Benoît Hamon, Générations, préfère tacler Emmanuel Macron, qui « s’est attaqué au service public du rail, plaide pour la fermeture de lignes de train et assigne les Français en milieu rural à résidence ou à des dépenses en essence contraintes, insoutenables et polluantes.  »

Et demain ? La colère contre la vie chère devrait conduire les Français à se mobiliser contre un système social et politique favorisant « les premiers de cordée » chers à E. Macron On n’en est pas là !

L’INSEE dans un rapport de juin 2018 montre que en 2015, 1 % de la population gagnait en moyenne sept fois plus que l’ensemble des ménages.

Si les 1 % les plus aisés ont gagné en moyenne 177 000 euros en 2015, le centième d’entre eux (soit 0,01 % de la population) a engrangé environ 1,3 million d’euros. Les moins riches des plus riches (0,9 % de la population) ont, eux, dû se « contenter » d’environ 146 000 euros annuels.

Remettre en cause les inégalités à l’échelle de la France et du monde, et la destruction de la planète, ce serait un bon combat pour des gilets … rouges.