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Jean Fourny : en attendant l’ensileuse

Ecrit le 19 septembre 2007

 En attendant l’ensileuse

Le CICPR   de Treffieux (mlgoerge@club-internet.fr)
vient de rééditer Les chroniques du Père Jean
parues dans Le Paysan Nantais de 1988 à 1993.

Il s’agit de courts billets qui prouvent que les paysans de sa génération, qui n’ont que le certificat d’études, savaient écrire. En attendant l’ensileuse, Jean Fourny (né en 1924) a su écouter les gars, les faire s’exprimer au fil des avatars de la vie agricole (sécheresses, cours des produits, revenu ...), des problèmes de société (chômage, grèves, attitude des gouvernants), des événements mondiaux (le tiers-monde, la chute du mur de Berlin, la première guerre en Irak).

Jean Fourny (I

Il évoque les situations, vues du côté des fermiers, ou du côté des propriétaires,

il raconte le passé (la fête des boudins, les guérisseurs, la grève de 1963 à l’usine Atlas), il s’intéresse au présent (les quotas laitiers, la disparition progressive des paysans, le tourisme   agricole, la pollution). Les chroniques qui datent de 1990 (17 ans déjà et rien n’a progressé !) parlent de la pénurie d’eau, des carburants verts, des nitrates dans les rivières. Jean Fourny développe ses idées : la méfiance vis-à-vis du libéralisme, la solidarité, la nécessaire action syndicale pour que chacun puisse espérer vivre de son travail....

Et souvent dans un langage savoureux et imagé.....


Ecrit le 3 septembre 2008

 C’était le bon temps ?

L’histoire paysanne n’a rien de bienveillant. C’est ce que raconte Jean Fourny (né en 1924) pour qui « le bon temps, c’est maintenant » en comparaison avec ce qu’il a connu. Témoignage.

« Des chemins quasiment impraticables surtout l’hiver, des parcelles de terre, petites, entourées d’arbres, qui mangeaient au moins la moitié des récoltes que l’on pouvait espérer. Des fermes souvent groupées dans les villages sans aucun plan d’urbanisme. Puits commun. Droits de passage et toutes sortes de servitudes liées aux partages d’héritage (entre autres). Cohabitation de trois ou quatre générations dans la même maison avec une pièce à vivre ou deux, jamais plus ».

Certes il y avait le plus souvent un bon esprit d’entraide mais parfois des fâcheries qui duraient plusieurs générations sans même chercher à en comprendre les causes.

Et pour couvrir tout cela une grande pauvreté, une grande ignorance, une grande crainte de la religion, de la sorcellerie, exploitée par quelques coquins.

Ah, c’était l’bon temps ?

De plus des gros propriétaires, souvent de la noblesse, et des hobereaux qui dominaient et « essoraient » leurs métayers et leurs journaliers de façon honteuse. Ils avaient des régisseurs et des gardes-chasse et autres, qui terrorisaient les petites gens.

De toutes les manières, les maîtres avaient tous les droits et un pouvoir absolu, mettre à la porte tel locataire, tel métayer, tel journalier sans avoir aucune justification à fournir. Ils réquisitionnaient les gens pour toutes sortes de corvées, tirer des pierres dans les carrières, transporter ces matériaux, bâtir ou réparer tel château.

Ah, c’était l’bon temps ?
Une meunerie à eau ou à vent, un four à pain, un pressoir appartenant au châtelain, lui permettaient de tout contrôler. Parfois il aimait se faire voir sous les apparences d’un protecteur, voire d’un bienfaiteur, mais il subissait les influences de certains courtisans - ou courtisanes - qui ne manquaient pas d’en tirer profit, parfois au détriment d’autres personnes qu’ils critiquaient ou calomniaient.

Le droit de cuissage officiel avait été aboli mais si ce n’était pas le propriétaire c’était le régisseur qui s’imposait.

En gros voilà l’ambiance qui régnait, alors même que la révolution était passée !

Ah, c’était l’bon temps ?

En plus il régnait une grande insécurité. Pas question de laisser des animaux la nuit dans les champs et les prés parce qu’ils étaient volés. Il fallait tous les soirs barricader les étables et les maisons. Dans notre région du Pays de la Mée, qui représentait une frontière entre la Bretagne et l’Anjou, il y avait aussi le commerce du sel avec une différence de prix très importante. Il y avait d’une part des contrebandiers appelés « faux sauniers » et d’autre part les douaniers appelés « gabelous ».

Ah, c’était l’bon temps ?

Par ailleurs il y avait les charbonniers qui fabriquaient le charbon de bois dans les nombreuses forêts de la région pour alimenter les fonderies et les forges comme à la Hunaudière   ou à Moisdon, placées sur une rivière avec un barrage pour faire une réserve d’eau. Les soufflets et les marteaux étaient actionnés par la force hydraulique. Pour approvisionner les hauts-fourneaux il y avait les « sactiés » (sacquetiers) qui faisaient le transport du charbon dans de grands sacs sur le dos d’animaux dressés, des chevaux bien sûr, des ânes, des mulets, mais également des bovins : vaches et bœufs dressés. C’était là leur métier officiel mais souvent, la nuit, ils transportaient le sel de Bretagne en Anjou. Attention à ne pas être pris, sinon c’étaient les galères à vie.

Ah, c’était l’bon temps ?

Ces hommes risquaient le tout pour le tout. Ils ne possédaient souvent rien. Ils faisaient paître leurs animaux dans les chemins ou dans les champs des paysans. Ils n’hésitaient pas à voler le foin, les choux dans les champs et, bien sûr, les animaux quand ils pouvaient. Ils vivaient dans des huttes en forêt, comme les charbonniers du reste. A la moindre alerte ils disparaissaient dans la nature.

Ah, c’était l’bon temps ?

Voici grosso-modo l’ambiance de nos campagnes jusqu’au début du XXe siècle. J’oserais presque dire jusqu’à la guerre de 1914, même si on pouvait déjà constater une amélioration depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.

Les prêtres en effet étaient beaucoup plus près des gens et moins au service des riches, à part quelques exceptions. Ils ont été ceux qui ont éveillé les esprits : les écoles, les patronages, les pélerinages, la JAC ont contribué à faire évoluer la paysannerie. Que l’on soit croyant ou non, on doit reconnaître le travail de l’Eglise et nombre de jeunes vicaires de nos paroisses méritent notre éternelle reconnaissance. Ils ont bien mérité de la patrie !

Les femmes

La guerre, aussi affreuse qu’elle fut, a précipité les évolutions. En particulier celle des femmes qui, jusqu’à cette époque, étaient rarement consultées et se devaient de s’effacer devant leur mari. Bonnes ménagères, et discrètes, telles devaient être leurs qualités premières. Mais, du fait de la guerre, en l’absence des hommes, elles ont courageusement pris les choses en mains, tant pour l’organisation et la réalisation du travail que pour la gestion des affaires, ce qui montre qu’elles avaient des idées et qu’elles savaient déjà travailler avant. Si ce ne sont pas les bêtes de somme qu’elles sont encore en certains pays, on a la preuve de leurs capacités.

Pendant la guerre, l’industrie métallurgique a fait également un pas de géant : il fallait des canons et des obus, des fusils et des balles. Ce sont encore des femmes qui ont assumé la plus grande part de cette activité. Mais malgré la grandeur du travail accompli, il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour que leur soit accordé le droit de vote.

L’école

Dessin Eliby - 06 23 789

Le cheminement du progrès a plus l’allure du hérisson que celle du lièvre. Entre les deux guerres nous sommes allés à l’école en principe jusqu’à 14 ans. Moi je n’y suis allé que jusqu’à 12 ans. Nous avons tous été marqués par un bon maître (pour moi c’était le vicaire). Nous allions à pieds, quatre kilomètres, certains en faisaient cinq, le matin et autant le soir avec des galoches ou des sabots ferrés. L’hiver les filles portaient une chaufferette remplie de braises. On faisait des glissades sur les mares gelées, ce que l’on ne voit plus jamais par ici. Nous avions le déjeuner froid dans la musette. Nous déjeunions sous le préau. L’hiver nous étions autorisés à venir près du poêle dans la classe, à condition de nettoyer, c’était normal.

Le statut du fermage

Après la guerre 39-45 les premiers tracteurs sont apparus, fournis par les Américains dans le cadre du « Plan Marshall ». Ils ne coûtaient pas cher mais il n’y eut que quelques privilégiés bien placés à en profiter.

Peu à peu on a commencé à s’organiser. Le statut du fermage fut promu comme loi sous de Gaulle par Tanguy-Prigent (ministre de l’Agriculture, socialiste). Il disait entre autres qu’un propriétaire ne pouvait donner congé à son fermier que s’il reprenait la ferme pour lui ou ses enfants ou ses petits-enfants, ou en cas de motif grave. Cela a fait le bonheur des fermiers et du propriétaire ! Car la sécurité permettait la mise en valeur de l’exploitation.

Assez rapidement l’abondance est revenue, faisant baisser les prix à la consommation. Nous avons entrepris l’éradication des maladies du bétail transmissibles à l’homme : la tuberculose et la brucellose. Grâce à une mutuelle d’entraide, et avec l’aide de l’Etat, nous avons réussi à éradiquer ces fléaux sans éradiquer les éleveurs ! J’avais coutume de répéter : « Toi qui as la chance d’être indemne, aide ton voisin à se débarrasser de cette maladie, c’est ta seule chance de rester indemne ».

Nous avons également pu réaliser le remembrement : c’était échanger les terres pour les regrouper autour de l’exploitation ou tout au moins en grandes parcelles toutes desservies par des routes. Toutes les fermes desservies par des routes goudronnées, quel changement ! J’ai du mal à expliquer aux jeunes la situation d’avant : des chemins de desserte défoncés et pleins d’eau ! On ne savait pas trop s’il fallait apporter une charrette ou un bateau ! Certaines fermes étaient presque inaccessibles. Nous avions une petite batteuse Braud à deux roues. Certains fermiers nous demandaient pour battre leur récolte parce que les grosses vanneuses et les locomobiles ne pouvaient pas passer. Quand je veux expliquer cela à des jeunes, je me rends compte que pour eux c’est inimaginable !

Dans la lancée nos successeurs ont pu réaliser le drainage qui améliore tant les sols. On voit de beaux champs de blé là où ne poussaient que des joncs et des boutons d’or.

Bien sûr tout n’est jamais résolu. Maintenant il y a les quotas et les droits à produire. C’est un autre problème. Mais je pense que nous n’avons pas démérité. Si nous n’avions pas fait le remembrement, par exemple, que serait l’agriculture dans notre région ?

Alors, le « bon vieux temps » c’est maintenant.

 

Jean Fourny, Issé

 


 Note de la rédaction

Ce point de vue mérite d’être quelque peu nuancé.

Sur le rôle des gros propriétaires et hobereaux : certains étaient fort bornés, d’autres ont été intelligents, comme ceux qui, dans notre région, ont su soutenir l’initiative   de Jules Rieffel à qui on doit le développement des techniques agricoles, et la tenue de comices à Derval et Nozay pour la vulgarisation des nouvelles techniques. Certains n’ont pas hésité, à appliquer le statut du fermage de façon sociale, à transformer leurs métayers en fermiers (alors même qu’ils subissaient la pression contraire des autres propriétaires, opposés à la loi).

Sur le développement rural : le progrès technique agricole a conduit au développement des commerces et des petits métiers en milieu rural (fileuse, taupier, laveuse, forgeron, sabotier, couturière, journalier et même cuiseur d’aliments !). Qu’ont fait les successeurs des pionniers paysans d’après guerre ? La plupart ont pratiqué l’agriculture intensive avec une productivité maximum. Qu’en reste-t-il ? Il n’y a pratiquement plus de paysans (et une bonne partie de ceux qui restent survivent à coups de subventions). Les commerces ont pratiquement déserté les petits bourgs, tout comme les services publics. Peut-on dire que maintenant c’est le bon temps ? Heureusement il reste encore un peu d’artisanat.

Sur le rôle de l’Eglise : certes il y a eu des prêtres progressistes mais la majorité des autres, jusque dans les années d’après-guerre, véhiculaient l’idée d’un Dieu tricard et d’un péché permanent. Telle jeune fille, à la fin des années 50, se souvient qu’on lui a fait la chasse, dans une école religieuse, parce qu’elle avait une amie. « Amitié particulière » lui disait-on … alors que la pauvre gamine ne savait pas ce que cela voulait dire. A d’autres jeunes filles, à confesse, le prêtre ne cessaient de demander si elles avaient commis « le » péché. Comme disait une vieille religieuse, il y a 10 ans : « si l’Eglise s’était occupée moins du péché de chair et davantage de justice et d’amour, tout serait sans doute allé mieux ». L’Eglise a évolué sur ce sujet mais … si peu !

Tout ceci est à replacer dans le contexte de l’époque. Les choses ont bien changé. Les progrès techniques ont-ils pour autant fabriqué une meilleure société ? La pauvreté est-elle moins dure ? L’absence de règles rigides a-t-elle conduit à une vie sociale plus harmonieuse ?

Voir aussi :

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