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Marie Louise Moulin va sur 102 ans, gaiement

Ecrit le 11 mars 2009

 Marie Louise : j’ai eu une vie très agréable

« Je vais vous dire : je suis née dans la forêt » : Marie Louise Moulin aura 102 ans le 23 mai prochain. Mourir ? « Non, je n’y pense pas. Mais je ne vois plus et je n’entends plus ... » dit-elle .

Mme Mo

En réalité Mme Moulin voit suffisamment pour se déplacer seule avec son fauteuil roulant. Elle entend suffisamment pour suivre une conversation et prendre les émissions « 2000 ans d’histoire » et « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet à la radio et pour donner son avis. « Vous savez, dit-elle, je ne suis pas d’accord avec les suppressions de postes dans les écoles ! » « Mais peut-être que je dis trop ce que je pense ... »

Mme Moulin a toute sa tête, l’esprit vif et averti et, de plus, elle pilote son fauteuil roulant avec dextérité dans les couloirs de la Mapa. « Si l’on me propose d’être comme vous à 102 ans, je signe tout de suite » lui dit le docteur Tamin.

 Seule dans la forêt

Mme Moulin est née dans la maisonnette où résidaient ses parents, en plein cœur de la forêt de Bonnétable. Son père était garde-chasse en chef de Monsieur le Duc de la Rochefoucauld, qui, lui, avait son château, en ville. « Nous, nous habitions la forêt. Ma mère avait des lapins, des poules, un cheval et une vache. Celle-ci avait l’habitude de venir quémander un morceau de pain en mettant les deux pattes de devant sur le seuil de la maison ». « J’ai eu une jeunesse un peu spéciale : pas de voisins, pas de radio, pas de télévision, puisque ça n’existait pas à l‘époque. J’avais la forêt et ses belles allées, j’aimais m’y promener en toute saison. Au cœur de la forêt, les eaux transparentes d’un lac laissaient voir du sable doré. J’aimais regarder couler l’eau de la source ». Près de la maison, dans un trou d’eau (une mare) « j’avais apprivoisé une grenouille, elle me reconnaissait, je la caressais »

Garde-chasse, ce n’est pas un métier de tout repos, surtout à la période où naissent les marcassins et les chevreuils. « Les gardes passaient leurs nuits, pendant 3 mois, dans une cabane en forêt pour éviter les braconnages. Ils avaient leur chien et leur fusil avec eux ».

Et puis il fallait assurer l’élevage des faisans : « cinq faisannes et un coq. Nous ramassions les œufs pour les faire couver par les poules de la basse-cour. A la période de l’éclosion, il fallait se lever plusieurs fois par nuit pour récupérer les petits faisans : la poule, trop lourde, les aurait écrasés. Nous les mettions provisoirement à l’abri dans une boite capitonnée puis nous donnions une douzaine de bébés faisans à une poule. Cela ne se passait pas toujours très bien ! Les poules acceptaient mal ces poussins venus d’une autre ! ».

La jeune Marie-Louise vivait là, dans ce monde coupé de la ville. Elle faisait ses 10 km par jour, à pieds, pour aller à l’école, en traversant la forêt : « Je n’ai jamais eu peur ». L’école a assuré son éducation : « Nous étions dressées à manger de tout. Moi j‘aime tout ». L’école lui a donné le goût des livres : « j’aimais beaucoup lire, et ça continue. Quand je ne peux plus lire, mes filles me font la lecture ». « Mon père aimait beaucoup lire aussi, et nous discutions souvent »

 Les chasses de M. le duc

Au château, le duc de la Rochefoucauld recevait ceux qu’on nomme « grands » : le roi d’Espagne, le roi d’Italie, le grand duc du Luxembourg. Il y avait de grandes réceptions et des chasses en forêt « Les chasseurs tiraient, mais ne rechargeaient pas leurs armes eux-mêmes. Ils avaient un serviteur auprès d’eux pour cela. A la fin de la journée, ils avaient parfois tué 40 à 50 faisans. Qu’en faisaient-ils ? Nous, nous n’en mangions pas : ils étaient les oiseaux de M. le Duc ».

De la guerre de 14-18, la jeune Marie Louise garde peu de souvenirs. Elle se souvient que son père s’occupait des fermes où les hommes étaient mobilisés. « Pour la moisson, les machines à battre étaient conduites par les jeunes et les vieux non mobilisés, qui venaient quelquefois d’assez loin. On manquait de pain. Mais on trouvait du riz en gros que l’on faisait cuire pour les moissonneurs ».

Marie-Louise aimait bien l’école. A 13 ans elle aurait pu poursuivre des études mais elle ne l’a pas voulu. « J’ai été placée chez une couturière où j’ai appris le métier. Je me souviens que c’était l’époque des perles. J’en ai cousu des kilomètres ! Et puis, la première fois qu’on m’a donné une manche à monter, j’ai cousu la manche droite à l’emmanchure gauche ! ». Jusqu’à l’âge de 20 ans Marie Louise est restée chez cette couturière. « A la fin de l’apprentissage, j’étais payée 10 sous par jour ». A 17 ans Mme Moulin a pu acheter un vélo.

Quand sa patronne a cessé son activité, Marie Louise s’est mise à son compte. Et elle s’est mariée. Son époux n’était guère allé à l’école. « Je l’ai aidé par des dictées, des analyses grammaticales, du calcul et il a réussi sa formation dans la gendarmerie ».

 Itinérance

Mme Mo

Commence alors la vie de garnison … et 4 enfants : Dreux, Nevers, la région parisienne, Noirmoutier, la Sarthe, le Maine et Loire … « A Solesmes j’ai eu l’occasion d’assister à la prise d’habit d’une jeune postulante. Dans le chœur de l’église, un moine est venu lui couper les cheveux, puis elle est passée derrière l’autel, s’est habillée et a reparu avec son habit religieux. Elle venait d’épouser Jésus »

Guerre de 1939-1945 : « Nous étions réfugiés dans un moulin : nous n’avons jamais manqué de farine. Nous pouvions aussi acheter des lapins et de la volaille dans les fermes du coin ». Il y avait là un Alsacien enrôlé dans l’armée allemande. Il venait prévenir les gendarmes lorsqu’était organisée une chasse aux jeunes fuyant le STO. « Il a été exécuté dans la cour de la gendarmerie par deux personnes se disant « Résistants » : je n’ai jamais compris pourquoi ».

Pendant la guerre le jeune fils de Mme Moulin, 15 ans, est passé sous un char allemand. Coma. Transport à l’hôpital de Sablé. Celui-ci étant évacué, le médecin-chef a remis l’enfant à sa famille. « S’il doit vivre, il se réveillera ». Il s’est réveillé et vit encore ....

 Et puis Châteaubriant

« J’avais cessé le métier, mais je cousais encore pour la famille et quelques amis. Au hasard des mutations de mon mari, je suis arrivée à Châteaubriant. Nous étions logés au château, dans le Grand Logis. Ma salle à manger, avec une belle cheminée de granit, faisait 40 m2. Un voisin élevait des poules et des lapins dans la chapelle. Celle-ci servait aussi de garage : un grand trou avait été fait dans le mur à cet usage. Et puis, pendant 12 ans, j’ai cousu des costumes pour le Cercle Celtique de Châteaubriant et le Docteur Tricoire. Cela m’a donné de nombreuses occasions de sortir. J’étais facile à vivre, j’aimais sortir, mais dans la gendarmerie je n’en ai pas souvent eu l’occasion ». Mme Moulin a fait aussi toutes les robes de mariées des jeunes filles du Cercle Celtique !

Le temps passe, les enfants quittent la maison. La maladie et le décès du mari. Marie Louise n’a pas pu rester seule chez elle. La voilà donc en maison de retraite. « J’y suis bien, le personnel est très bien. J’essaie de ne pas les ennuyer, sauf la nuit, où je dors très mal ». Et puis elle a la chance de voir souvent ses filles.

Mme Moulin est philosophe : « On ne fait pas sa vie, on la subit. Il ne sert à rien de se lamenter tout le temps. La vie que j’ai eue a été agréable, pour moi, elle n’aurait sans doute pas plu   à d’autres. On ne choisit pas, il faut essayer de vivre du mieux qu’on peut » Dans 3 mois Mme Moulin aura 102 ans … et toujours le moral !

Le souvenir des 100 ans de Mme Moulin

15 mars 2011 : Mme Moulin a eu 104 ans, toujours aussi souriante


 104 ans et quelques mois

Mme Moulin s’est éteinte le 7 février 2012. Doyenne des Castelbriantais, elle allait vaillamment vers ses 105 ans. Un peu sourde sans doute, mais le regard vif et l’esprit attentif, bien entretenu par les émissions de réflexion qu’elle écoutait tous les jours à la radio. Volontaire, elle menait seule son fauteuil roulant et rendait visite à ses amies de la maison de retraite. La Mée a raconté son histoire en 2009, sa naissance au cœur de la forêt de Bonnétable, son apprentissage de couturière, son premier vélo, ses robes de mariées et les costumes du Cercle Celtique qu’elle a fabriqués.

« On ne fait pas sa vie, on la subit. Il ne sert à rien de se lamenter tout le temps » disait-elle « . On ne choisit pas, il faut essayer de vivre du mieux qu’on peut »


NOTES:

Photos de Bonnétable :
– http://www.habitants.fr/cartes_postales_1900_bonnetable_72039.html