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Vénézuela

Page 958
(écrit le 24 avril 2002)

Des pauvres avec des gueules de pauvres

Trois chefs d’Etat en trois jours. Les records mondiaux ont été pulvérisés :

Au Vénézuela, après une grève générale de trois jours, les 9-10-11 avril 2002, fomentée par le PDVSA, géant pétrolier, une des dix plus grandes entreprises du monde, le chef de l’Etat Hugo CHAVEZ (un ami de Fidel Castro)(1) a été mis aux arrêts par des putschistes le vendredi 12 avril 2002 et remplacé aussitôt, avec l’aide d’une partie de l’armée, par Pedro Carmona dirigeant du syndicat patronal. Celui-ci a été renversé à son tour par une vague déferlante de pauvres le samedi 13 avril. C’est alors le vice-président Diosdado Cabello qui a assuré l’intérim quelques heures avant le retour au pouvoir d’Hugo Chavez.

Hugo Chavez est un Président de Gauche, régulièrement porté au pouvoir par le suffrage universel en 1998 et réélu en 2000. Il a eu le tort sans doute de ne pas réaliser assez vite les réformes qu’il avait promises. Mais surtout il s’est heurté, non pas à une opposition de droite (devenue déliquescente) mais au monde des médias et au grand patronat soutenu en sous-main par les Etats-Unis, et par le Haut Clergé.

80 % de pauvres

Hugo Chavez est le seul président de gauche avec Fidel Castro dans le sous-continent américain gangrené par la misère et la corruption. Le Vénézuela compte 24 millions d’habitants : près de 80 % d’entre eux vivent dans la pauvreté, dont 40,7 % sous un seuil critique. En face d’eux, notamment dans les quartiers huppés de l’est de Caracas, la richesse des nantis leur permet de sortir du pays 21 milliards de dollars chaque année.

Au Venezuela, comme dans les pays voisins, ceux qui font la loi ce sont les latifundiaires, gros propriétaires terriens, qui préfèrent laisser leurs terres en jachère plutôt que de les confier aux paysans : 60 % des terres, souvent abandonnées, sont détenues par 20 % des propriétaires.

Il faut dire que le chef de l’Etat a fait preuve d’une certaine imprudence : trop sûr de sa force, et de la puissance de ses discours, Hugo Chavez s’est peu à peu mis à dos des secteurs entiers de la société : le patronat, les beaux quartiers mais aussi les classes moyennes, le haut Clergé et une bonne partie des milieux libéraux, sans parler des Etats-Unis, irrités par ses foucades, sa visite à Saddam Hussein, sa solidarité avec l’OPEP et sa manière de s’apitoyer sur les victimes afghanes des bombardements américains.

Réforme agraire

Surtout, il était devenu la cible quotidienne et unique des journaux et des télévisions privées, qu’il avait maladroitement menacés, et qui répondaient en dénonçant à grands cris une « dictature » plus imaginaire que réelle.

En novembre 2001, alors que les difficultés économiques étaient aggravées par la baisse du prix du pétrole, il avait fait passer en force, au Parlement, un certain nombre de décrets-lois qui attentaient à certains puissants intérêts, notamment une réforme agraire plutôt modérée mais pourtant très mal accueillie par les propriétaires terriens.

Les patrons

Le putschiste Pedro Carmona, 60 ans, est un chef d’entreprise, et même président du syndicat patronal. Il a fomenté une grève contre Hugo Chavez les 9-10-11 avril et a réussi à s’emparer de sa personne le 12 avril et à le faire enfermer puis il s’est aussitôt auto-proclamé Président de la République devant un parterre d’invités comprenant essentiellement des membres du patronat, des éleveurs aux industriels. On dit aussi, preuves à l’appui, que l’attaché militaire américain était présent aux côtés des putschistes « avant et jusqu’au renversement » du chef de l’Etat populiste de gauche.

Tout est allé ensuite très vite, trop sans doute : d’un coup de crayon, Pedro Carmona a dissout l’Assemblée nationale, le Tribunal suprême de justice, et démis tous les présidents des pouvoirs constitués. Symbole de cette véritable lutte de classes, les 49 décrets-lois prévoyant notamment une réforme agraire, ont été abrogés sous les vivats des présents. Et une délégation, mystérieusement constituée de 8 personnes de la « société civile » a accepté ce « gouvernement de transition et d’union nationale », avec l’appui de Mgr Ignacio Cardenal, l’archevêque de Caracas, qui a apporté sa bénédiction. Une « chasse aux sorcières » a aussitôt commencé contre les « chavistes » (partisans d’Hugo Chavez).

Cette prise de pouvoir pour le moins non-démocratique a choqué une partie de l’armée et puis, le samedi 13 avril, les pauvres ont commencé à monter vers le palais présidentiel, l’envahissant sans redouter les balles. Dans un crescendo dramatique, la foule venue des « rancheros », ces bidonvilles accrochés aux collines de Caracas, a d’abord investi les abords du palais présidentiel. « Des pauvres avec des gueules de pauvres » comme dit le Monde.

Pedro Carmona s’en est échappé, puis il a démissionné, et a été arrêté avec ses « ministres » ainsi que l’état-major.

Diosdado Caballo a alors assumé la présidence, dans l’attente du retour au pouvoir du chef de l’Etat renversé la veille et détenu dans l’île d’Orchila dans les Caraïbes. « Si seulement nous l’avions tué » ont dit, depuis, les putschistes

Le soulèvement populaire a restitué le pouvoir au président de gauche Hugo Chavez. Du jamais vu dans l’histoire. Le putsch et le contre-putsch ont fait 57 morts et quelque 400 blessés, la plupart par balles, et des dizaines de magasins pillés.

Malgré le rétablissement-surprise de Hugo Chavez, la tension reste forte au Vénézuela. La coupure de ce pays de 23 millions d’habitants, entre l’oligarchie, effrayée par les réformes sociales du président, et les démunis, paraît avoir été renforcée par l’échec des nantis à se débarrasser du chef de l’Etat


(1) Le Venezuela et Cuba ont signé en octobre 2000 un accord de coopération, au terme duquel 53.000 barils/jour de pétrole vénézuélien sont vendus à l’île caraïbe à des conditions de paiement préférentielles. Le président Chavez a enfin qualifié d’« absolument fausses » les accusations selon lesquelles il « appuie la guérilla en Colombie ». « Je ne soutiens pas la guérilla, mais la paix dans le pays voisin », a-t-il ajouté, avant d’assurer qu’il « n’y aura jamais d’ingérence du Venezuela dans les affaires intérieures de Colombie ».

(2)- Selon le Canard Enchaîné , le retour de Chavez au pouvoir s’est immédiatement accompagné d’une hausse des prix du pétrole dans le monde (le Vénézuela est la troisième producteur de la planète), alors que son remplacement par Pedro Carmona, le patron du Medef local avait fait chuter les cours. Ernest-Antoine Seillière gagnerait peut-être à y voir une leçon.


Note du 18 août 2004

Voici, selon http://www.nouvelobs.com une chronologie concernant Hugo Chavez :

– 4 février 1992 : Hugo Chavez, lieutenant-colonel de l’armée vénézuélienne, est à la tête d’une tentative de putsch contre le président Carlos Andres. L’opération est un échec, il est emprisonné pour deux ans.
– 6 décembre 1998 : Hugo Chavez est élu haut la main président du Venezuela après avoir mené campagne contre la corruption et la classe dirigeante.
– 15 décembre 1999 : les Vénézuéliens approuvent une nouvelle Constitution, rédigée par une assemblée spéciale composée de partisans de Chavez, qui autorise les référendums sur la destitution des présidents.
– 30 juillet 2000 : Hugo Chavez est réélu pour six ans.
– 11 avril 2002 : à la faveur d’un bref coup d’Etat, un gouvernement intérimaire enterre la Constitution, dissout le Congrès et la Cour suprême, et promet des élections d’ici un an. Les Etats-Unis se réjouissent.
– 14 avril 2002 : les militaires favorables à Hugo Chavez le remettent au pouvoir sur fond de manifestations de la population contre les mesures prises par le gouvernement intérimaire.
– 2 décembre 2002 : le principal syndicat et la Chambre de commerce nationale se joignent aux opposants du monopole pétrolier pour lancer une grève dans le but de renverser Hugo Chavez.
– 2 février 2003 : la grève, ruineuse pour l’économie du pays, prend fin après deux mois. Chavez, conforté, reprend le contrôle de l’économie pétrolière ce qui lui permet de financer de grands programmes sociaux.
– 28 novembre 2003 : l’opposition organise un week-end de signature d’une pétition demandant à l’organisation d’un référendum sur la destitution d’Hugo Chavez.
– 19 décembre 2003 : l’opposition recueille 3,4 millions de signatures, bien au-delà des 2,4 millions nécessaires à la tenue du scrutin.
– 25 février 2004 : le Conseil national des élections annonce que plusieurs dizaines de milliers de signatures ne sont pas valides et demande leur confirmation.
– 2 mars 2004 : le Conseil national des élections accepte les signatures présentées par l’opposition.
– 8 juillet 2004 : le conseil électoral fixe au 15 août la date du référendum
– 15 août 2004 : Hugo Chavez remporte le referendum avec plus de 58 % de votants en sa faveur. L’opposition crie à la fraude électorale. Les USA demandent un audit.
21 août 2004 : l’audit n’a pas permis de décelée la fraude massive dénoncée par l’opposition. Les USA acceptent donc la victoire du Président Chavez. Celui-ci sont renforcé de ce referendum dont il ne voulait pas.

Le Président Chavez, fils de pauvre, est adulé par les pauvres. Les nantis l’exècrent. Les grands médias privés sont acquis à la cause de l’anti-chavisme militant. Mais à la différence de l’opposition, les chefs d’entreprise et les industriels, reconnaissent la victoire du président vénézuélien.