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Irak (15)

Page 995 -

Ecrit le 7 mai 2003, à partir d’un article de Libération

Dans les mois qui ont précédé la guerre d’Irak, on a beaucoup parlé aux Etats-Unis de « courant de pensée néo-conservateur » et de « concepts nouveaux » comme celui de « guerre préventive » dû, semble-t-il, au très francophile Paul Wolfowitz, vice-secrétaire américain à la Défense. Aux habitants de la « vieille Europe », cette façon de prévenir paraissait en fait terriblement ancienne, voire préhistorique. C’était celle de tout envahisseur soucieux d’orner son invasion d’un prétexte. Et, pensée pour pensée, l’affaire irakienne leur fit plutôt songer successivement à des locutions populaires comme « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », attestée dès le XVIIe siècle (Molière la cite dans les Femmes savantes), puis à des vers de Corneille comme « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire »...

Du coup, par association d’idées, de chien en loup et d’agneau en lion, toute la ménagerie de La Fontaine nous est bientôt revenue à l’esprit. Avec le soupçon que tout était déjà inscrit dans les Fables : les raisons, les péripéties, l’issue, les conséquences probables de la guerre.

L’homme et la puce

Les raisons, d’abord (si l’on peut dire). La principale scintillait en lettres ironiques au début du « Loup et l’Agneau » : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Assortie de deux modes d’emploi : l’amalgame « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère » (à défaut de Ben Laden, Saddam Hussein a fait l’affaire) et le « cause toujours ! » (à l’agneau prouvant qu’il ne peut troubler l’eau, étant vingt pas plus loin et à contre-courant, « Tu la troubles ! » réplique le loup, sans autre preuve et sans appel).

Et voici la guerre déclenchée. Même disproportion. C’est l’histoire du sot mordu par la puce : « Pour tuer une puce, il voulait obliger les dieux à lui prêter leur foudre et leur massue » (l’Homme et la Puce). On parlerait aujourd’hui de « prendre un marteau pour écraser une mouche ». La mouche a été écrasée. La Fontaine (après Esope) nous a pourtant appris à nous méfier des mouches : « ...Entre nos ennemis, les plus à craindre sont souvent les plus petits » (Le Lion et le Moucheron). Nous verrons.

En attendant, aux minorités d’Irak qui misaient sur les Américains pour arranger leurs affaires, « le Jardinier et son Seigneur » serait une bonne lecture. La fable conte les mésaventures d’un jardinier dérangé par un lièvre et qui appelle le seigneur à la rescousse :

« ...Les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province. »

Conclusion :
Petits princes, videz vos débats entre vous
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres. »

Un autre jardinier qui aurait dû se méfier (et autre leçon pour les Kurdes) : celui qui a l’imprudence d’inviter chez lui un molosse un peu bêta (« l’Ours et l’Amateur des jardins »). Pendant son somme, pour le débarrasser d’une mouche qui s’est posée sur son nez, l’ours, croyant bien faire, lui balance un pavé sur le visage et le tue :

« Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi. »

Bush faisant miroiter un règlement de la question israélo-palestinienne dont il s’est jusqu’ici superbement contrefichu pour capter la bienveillance des pays arabes, c’est le renard persuadant le bouc de le laisser grimper sur ses épaules pour sortir du puits où ils sont tombés. Dès qu’il est dehors : « Adieu ! ». Pas le temps de tirer son compère des profondeurs :

« Car, pour moi, j’ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin. »

Le vieillard et l’âne

La moralité du « Renard et le Bouc » : « En toute chose il faut considérer la fin » est précieuse autrement. Car l’illustration qu’en donne La Fontaine dans la préface des Fables pourrait, hélas pour eux, la rendre utile aussi aux Américains : « Crassus, allant contre les Parthes, s’engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortirait ; [...] cela le fit périr lui et son armée, quelque effort qu’il fît pour se retirer. » Tant mieux pour eux, on n’en est pas là. Et les Irakiens ? La joie mesurée qu’ils ont montrée à être « libérés » à coups de bombes, voire de « mères de toutes les bombes » (9 tonnes) ou de simples et gentillettes bombes à fragmentation, au prix donc de milliers de blessés, d’amputés, de centaines de civils morts, de pénurie d’eau et de vivres, de villes détruites ou de musées pillés, et le scepticisme qu’ils semblent éprouver d’avance sur le régime, fantoche ou directement américain, qui va succéder à celui de Saddam Hussein, sont ceux même de l’âne anarchiste du « Vieillard et l’Ane ».

A son maître attaqué en chemin, l’âne déclare froidement :
_« Et que m’importe donc [...] à qui je sois ?
Sauvez-vous, et me laissez paître.
Notre ennemi, c’est notre maître. »

Même scepticisme dans « les Poissons et le Cormoran » :
« ...L’on ne doit jamais avoir de confiance
En ceux qui sont mangeurs de gens. [...]
Qu’importe qui vous mange ? Homme ou loup, toute panse
Me paraît une à cet égard. »

La lice et sa compagne

A présent, l’issue du conflit. Apparemment la « plus grande démocratie du monde » a oublié le B.A. BA de la démocratie : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La façon surréaliste qu’ont eue ses médias et certains hommes politiques de poser le problème de la « reconstruction » d’un pays qui n’était pas encore détruit a été dépassée par la nouvelle épastrouillante que des entreprises américaines se partageaient déjà les futurs chantiers de la « reconstruction ».

Pour un peu, c’était « vendre la peau de l’ours [avant] qu’on ne l’ait mis par terre » (« l’Ours et les Deux Compagnons »). L’ours étant, depuis dix ans, fort mal en point (c’est même, murmure-t-on, la raison pour laquelle on s’en est pris à lui et pas à d’autres), il a été rapidement à terre.

Ses courageux vainqueurs repartiront-ils, laissant la peau-pétrole et souveraineté- aux populations « libérées » ? Un certain nombre de Fables nous inciteraient à en douter. « La Lice et sa Compagne », d’abord, qui nous conte l’histoire d’une chienne de chasse accueillie dans la maison d’une voisine pour faire ses petits et ne voulant plus déguerpir :

« Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette[...]
Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre... »

Et probablement quatre parts de pétrole et de richesses aussi, comme le lion « partageant » un cerf dans « la Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion ». La première part ?

« Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison
C’est que je m’appelle lion
La seconde, par droit, me doit échoir encor :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
Je l’étranglerai tout d’abord. »

Et ensuite ? Ensuite, le prédateur devra rester sur place, plus longtemps que souhaité. Car il est difficile de dominer les peuples autrement que par la force. C’est ce que nous disent « les Poissons et le Berger qui joue de la flûte » :

« Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits
D’une multitude étrangère,
Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout.
Il y faut une autre manière :
Servez-vous de vos rets ; la puissance fait tout. »

Elle fait tout... un moment, puis risque de déclencher les interminables représailles du dominé, y compris par l’arme odieuse du terrorisme. Voir « l’Aigle et l’Escarbot » : le scarabée, humilié, si minuscule soit-il, détruit tous les ans les œufs de l’aigle, sans pitié, sans répit. Le roi des airs devra monter jusqu’à Jupiter (l’ONU ?) pour s’en sortir enfin.

Et pour finir ? La Fontaine a encore un conseil pour Bush. Le vainqueur doit se méfier. « Les Deux Coqs » le lui soufflent :

« Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
après le gain d’une bataille »

Dominique Noguez (journal Libération)


Ecrit le 28 mai 2003 :

Qu’est-ce qu’un mensonge d’Etat ?

Réponse :

C’est hélas monnaie courante. Le dernier en date, qui fut meurtrier est celui des Etats-Unis : une campagne de manipulation menée probablement en toute connaissance des choses, pour faire croire aux opinions publiques mondiales que l’Irak détenait et fabriquait des armes de destruction massive avec lesquelles Saddam Hussein, menaçait la sécurité de ses voisins, des Etats-Unis et du monde entier. Détruire ces armes a été le prétexte à une guerre préventive contre l’Irak.

Robin Cook, ancien ministre britannique, qui a démissionné contre la guerre, commente : « On nous avait dit que Saddam avait des armes prêtes à être utilisées dans les 45 minutes. Cela fait 45 jours que la guerre est finie, et nous n’avons toujours rien trouvé ». Il réclame une enquête parlementaire. Face à ce mensonge d’Etat, la démocratie exige que l’opinion mondiale sache toute la vérité.


NOTES:

Wolfowitz ? l’homme qui luttait contre la corruption !