Ecrit le 16 d ?cembre 2009
SFR et la dictature de la pens ?e
En s’appuyant sur la loi sur la repr ?sentativit ? syndicale, l’op ?rateur des t ?l ?communications SFR attaque le syndicat SUD en justice au motif que ses statuts pr ?nent « le socialisme auto-gestionnaire » .
Cette r ?f ?rence est jug ?e par SFR contraire au droit de propri ?t ? et ? la libert ? d’entreprendre, et donc contraire au « ?respect des valeurs r ?publicaines ? », notion introduite dans la loi de 2008.
Remarquons d’abord que cette attaque permet de contester aussi l’existence de conf ?d ?rations syndicales comme la CGT qui pr ?ne la fin de « ?l’exploitation capitaliste ? », comme FO qui se prononce pour la disparition du « ?salariat et du patronat ? » ou m ?me comme la CFDT qui « ?combat toutes les formes de capitalisme ? » dans ses statuts.
Ainsi, si jamais ce jugement ?tait n ?gatif pour SUD, ce serait une ?p ?e de Damocl ?s suspendue au-dessus de la t ?te des conf ?d ?rations dont, ironie de l’histoire, certaines, (la CGT et la CFDT) ont ?t ? signataires de l’accord avec le patronat qui est ? l’origine de la loi actuelle.
Mais cette accusation est surtout une remise en cause de la libert ? d’opinion. Ce qui est attaqu ? ce ne sont pas des pratiques syndicales, mais simplement le fait de croire qu’une soci ?t ? d ?barrass ?e de l’exploitation capitaliste est souhaitable.
La direction de SFR s’autorise donc ? dicter ? l’organisation syndicale ce qui lui est interdit de penser. Paradoxalement, SFR, ? sa mani ?re, confirme qu’il y a un lien indissociable entre la d ?fense des int ?r ?ts des salari ?s au jour le jour et un
projet de transformation sociale. c’est parce que SUD se situe dans une perspective de d ?passement du capitalisme que ce syndicat peut d ?fendre de fa ?on intransigeante les droits des salari ?s et qu’il est ? ce point insupportable aux directions d’entreprises. A contrario, consid ?rer que le capitalisme est l’horizon ind ?passable de notre temps entra ?ne n ?cessairement ? sacrifier les droits des salari ?s sur l’autel de la comp ?titivit ? de l’entreprise prise dans l’engrenage in ?vitable de la comp ?tition ?conomique.
Nos valeurs ??
l’accusation de non-respect des valeurs r ?publicaines est avant tout une tentative pour essayer d’ ?viter la pr ?sence d’un syndicat g ?nant dans l’entreprise. On peut n ?anmoins la prendre au s ?rieux et voir ? quelle id ?e de la R ?publique elle correspond. Car syndicalisme et R ?publique n’ont pas toujours fait bon m ?nage, non seulement dans les faits, les gouvernements de la R ?publique ayant ?t ?, et demeurant, marqu ?s, par l’antisyndicalisme, mais aussi dans la conception sous-jacente ? ces pratiques. La R ?volution fran ?aise s’appuyait sur une conception particuli ?re de la Nation. Entre les citoyens et leurs repr ?sentants, cens ?s ?tre porteurs de l’int ?r ?t g ?n ?ral, rien ne devait exister. Ainsi le pr ?ambule de la loi Le Chapelier de 1791, qui interdit « ?les coalitions ? », affirme qu’il « ?n’est permis ? personne d’inspirer aux citoyens un int ?r ?t interm ?diaire, de les s ?parer de la chose publique par un esprit de coop ?ration ? ».
d’embl ?e, le syndicalisme a ?t ? consid ?r ? comme ?tranger ? la nation, et c’est au nom de cette conception, que son existence a ?t ? d ?ni ?e pendant pr ?s d’un si ?cle. Cette conception correspondait aux int ?r ?ts de la bourgeoisie naissante d ?sireuse de s’opposer aux revendications ouvri ?res, la loi Le Chapelier faisant suite d’ailleurs ? de forts mouvements revendicatifs. Elle illustre cependant les ambigu ?t ?s d’une R ?publique qui d ?s sa naissance a d ? affronter deux peurs ? : peur de la r ?action aristocratique, mais aussi peur d’un prol ?tariat o ? les id ?es « ?collectivistes ? » faisaient progressivement leur chemin.
La bourgeoisie a finalement admis le suffrage universel (masculin) permettant l’int ?gration politique de la classe ouvri ?re dans la R ?publique. Mais il a fallu attendre 1945 pour que les femmes aient le droit de vote et Mai 68 pour que le patronat admette le droit des syndicats ? ?tre pr ?sent dans les entreprises.
Face ? un patronat de droit divin, la R ?publique n’a jamais lev ? les ambigu ?t ?s de sa naissance, coinc ?e entre la d ?fense du droit de propri ?t ? et la libert ? d’entreprendre d’un c ?t ? et la volont ? populaire d’instaurer « ?la sociale ? » de l’autre.
L’int ?r ?t du proc ?s SFR/SUD est de rappeler que cette alternative est toujours d’actualit ? et fait partie du d ?bat syndical actuel. Le tribunal d’instance de Longjumeau (Essonne) statuera le 22 janvier 2010.
Commentaires
de Pierre Khalfa

