Ecrit le 15 d ?cembre 2010
Je n’ai rien dit
– Quand ils ont expuls ? massivement des sans-papiers, je n’ai rien dit parce que j’avais, moi, mes papiers
– Quand ils sont venus chercher les Roms, je n’ai rien dit parce que je pensais qu’ainsi je perdrais moins de temps aux feux rouges ? cause des mendiants-laveurs de pare brise.
– Quand mon voisin, salari ? ? France t ?l ?com, s’est suicid ?, je n’ai rien dit parce que je pensais que c’ ?tait un privil ?gi ? et que je trouvais qu’il en faisait un peu trop sur son « malaise au travail » et qu’il s’ ?tait plut ?t suicid ? parce que sa femme voulait le quitter.
– Quand ils ont voulu reculer l’ ?ge de la retraite je n’ai rien dit parce que je pensais qu’il fallait travailler plus longtemps pour pouvoir payer les pensions de vieux de plus en plus nombreux.
– Quand ils ont tir ? sur les jeunes qui manifestaient, je n’ai rien dit, je pensais que la place d’un lyc ?en est en classe et pas dans la rue.
– Quand ils ont fini de privatiser les services publics comme les trains, je n’ai rien dit, je trouvais ces fonctionnaires trop privil ?gi ?s et de toute fa ?on, je ne prenais plus le train, il ?tait trop cher.
– Quand ils ont militaris ? la police et b ?illonn ? les juges, je n’ai rien dit, je trouvais les uniformes plus virils et j’esp ?rais qu’ainsi enfin les malfaiteurs ne seraient plus rel ?ch ?s dans les rues.
– Quand ils ont arr ?t ? et intern ? les anarchistes, j’ ?tais plut ?t content et je n’ai rien dit, ces gens sont dangereux.
– Quand ils ont supprim ? toutes les aides ? la culture, je n’ai rien dit, de toute fa ?on je ne rencontre jamais d’artistes et je pr ?f ?re regarder TF1 pour me d ?tendre.
– Quand ils ont r ?install ? la peine de mort, je n’ai rien dit, je pensais que les terroristes et les assassins d’enfants devaient payer ? hauteur de leurs crimes.
– Quand ils ont supprim ? le syst ?me de retraites par r ?partition, j’ai commenc ? ? cotiser ? Sevriana, un fond de pension dirig ? par le fr ?re du pr ?sident, en me disant que mon argent ?tait en de bonnes mains.
– Quand ils ont fini par fermer l’ ?cole publique, je n’ai rien dit, mais j’ai travaill ? plus dur et j’ai r ?duit mes d ?penses de loisirs pour ?conomiser pour l’ ?ducation priv ?e de mes petits enfants. M ?me si l’un d’eux a d ? quitter l’ ?cole ? 16 ans et entrer dans une ?cole militaire pour ne plus ?tre ? la charge de ses parents.
– Quand, ? la faveur d’une nouvelle crise ?conomique, mes ?conomies pour ma retraite ont disparu, je n’ai rien dit et j’ai cherch ? un second emploi pour boucler les fins de mois.
– Quand ils ont interdit les syndicats, je n’ai rien dit, je n’ai jamais ?t ? syndiqu ?, j’avais peur d’ ?tre manipul ?.
– Quand ils ont impos ? deux partis uniques pr ?sid ?s par deux fr ?res, je n’ai rien dit, je me suis dit qu’ainsi il serait plus simple de choisir pour voter.
– Quand ils ont supprim ? le droit de vote des femmes, je n’ai rien dit, de toute fa ?on je pensais que ma femme et ma fille votaient la m ?me chose que moi.
– Quand ma femme a perdu son emploi et qu’elle m’a dit qu’elle n’en trouvait plus, je n’ai rien dit et j’ai cherch ? un troisi ?me emploi pour la fin de journ ?e et assumer ainsi mon r ?le de chef de famille. De toute fa ?on je trouve qu’elle cuisine mieux qu’elle ne travaille.
– Quand je suis arriv ? ? 62 ans j’ai ?t ? licenci ? de mes deux premiers emplois, parce que je n’ ?tais plus assez efficace, je n’ai pu conserver que mon emploi au centre commercial, mais ils m’ont mis au rangement des caddies. Je n’ai rien dit, trop content de conserver une source de revenus.
– Quand mon fils est mort au travail ? 45 ans alors que j’entamais ma 50e ann ?e de travail, je n’ai rien dit parce que je pensais qu’il n’avait pas eu de chance.
– Aujourd’hui, en ce mois de f ?vrier 2023, il fait froid sur le parking du supermarch ? o ? je range des caddies du haut de mes 69 ans. Tout ? l’heure je suis convoqu ? par la direction, je sais qu’ils vont me licencier.
Je n’ai plus les moyens de payer notre loyer, je vais ?tre expuls ? de mon logement et comme j’ai d ?j ?? refus ? de quitter les lieux, je suis sous le coup d’un mandat d’amener. La police m’a pr ?venu qu’elle passerait demain matin. J’ai bien cherch ? ? contacter des syndicats ou des associations, comme il en existait il y a longtemps, mais il n’y a plus personne pour m’aider ? me d ?fendre...

