Ecrit le 11 avril 2012
La r ?alit ? est pire que la photo
Une photo qui d ?range
Cr ?? un 1961, le concours national de la R ?sistance et de la d ?portation ? est organis ? chaque ann ?e dans les ?tablissements scolaires afin de « perp ?tuer chez les jeunes Fran ?ais la m ?moire de la R ?sistance et de la d ?portation afin de leur permettre de s’en inspirer et d’en tirer des le ?ons civiques dans leur vie d’au-jourd’hui. » (cf. site ?ducation nationale)
A Rennes, comme partout en France, les lyc ?ens bretons participent ? ce concours avec le soutien d’associations issues de la R ?sistance et de la d ?portation qui aident les ?l ?ves dans leurs recherches.
En avril 2011, Fran ?ois Lepage, photographe professionnel rennais, a ?t ? sollicit ? par l’ANACR 35 (Association Nationale des Anciens Combattants et Ami(e)s de La R ?sistance d’Ille et Vilaine) pour offrir une photographie. Elle devait s’ajouter aux diff ?rentes œuvres artistiques attribu ?es chaque ann ?e par tirage au sort aux 15 ?tablissements scolaires prim ?s du d ?partement.
Fran ?ois Lepage a choisi d’offrir une œuvre r ?alis ?e en 2008, extraite d’une exposition intitul ?e EXILS. Elle repr ?sente une m ?re de famille guin ?enne portant dans ses bras son enfant, derri ?re les grilles du centre de r ?tention administrative de Rennes Saint Jacques, o ? elle ?tait enferm ?e en attendant son expulsion.
Sur le plan d ?partemental, la remise des prix, plac ?e sous la pr ?sidence du pr ?fet, s’est d ?roul ?e le 8 juin 2011, au centre culturel de Liffr ?. En juillet 2011, Fran ?ois Lepage est inform ? par les responsables de l’ANACR 35 que son œuvre attribu ?e au lyc ?e Victor H ?l ?ne Bash n’a laiss ? personne indiff ?rent. Le commandant de gendarmerie s’est par exemple indign ? du parall ?le ?tabli entre les ?v ?nements de la seconde guerre mondiale et la politique r ?pressive envers les sans-papiers ? : « Les gendarmes se sentaient bless ?s car ils pensaient que nous les comparions ? des SS dans un camp de d ?portation. »
Le 28 f ?vrier 2012, les responsables de l’ANACR 35 sont re ?us ? la pr ?fecture en pr ?sence du pr ?fet, de l’inspecteur d’Acad ?mie, du colonel de gendarmerie, du directeur de la Police aux fronti ?res et du directeur de l’Office National des Anciens Combattants, afin que la photo d ?rangeante soit retir ?e du concours, en proposant de l’ ?changer avec une autre photo qui ne soit pas prise au centre de r ?tention... Tr ?s choqu ?s de subir de telles pressions, les responsables de l’association demandent ? consulter le photographe avant de prendre leur d ?cision.
Avec indignation, Fran ?ois Lepage a pris acte de cette situation, mais a refus ? d’offrir une autre photo en se gardant le droit de d ?noncer la censure de son œuvre.
L’ANACR35 ? a alors r ?uni le comit ? d’organisation du concours compos ? de 9 associations qui se sont prononc ?es majoritairement pour le retrait, afin de pouvoir « continuer d’apporter aux ?l ?ves et aux professeurs des t ?moignages, des conf ?rences, des expositions pour que le sacrifice de ceux qui ont donn ? leur vie pour que nous vivions libres ne soit pas oubli ? ». Lors de la prochaine remise des prix 2012 appara ?tra un rectangle vide sous-titr ? : « Photo de F. Lepage retir ?e ».
« Amalgame »
Qu’est-ce qui d ?range les autorit ?s administratives, le sujet photographique (une femme et son b ?b ? derri ?re des barreaux) ou son interpr ?tation potentielle ? « Les gendarmes se sentaient bless ?s car ils pensaient que nous les comparions ? des SS dans un camp de d ?portation. » ? C’est sous-estimer ? l’intelligence des ?l ?ves, de leur capacit ? ? interroger et ? s’interroger, autant que m ?sestimer le corps enseignant qui les accompagne dans leur d ?marche de r ?flexion.
Alors, que veulent-ils vraiment nous cacher ?
- - Que la France enferme des hommes, des femmes et des enfants au m ?pris des textes internationaux dans le seul but de satisfaire des objectifs chiffr ?s de reconduite ? la fronti ?re ?
- - Que des enfants et leur famille sont arrach ?s de leur foyer au petit matin pour ?tre conduits dans des centres de r ?tention o ? r ?gnent violence et d ?sespoir ?
- - Que des enfants sont priv ?s de libert ? pour ?tre expuls ?s vers un pays o ? certains n’ont jamais v ?cu et dont, parfois, ils ne parlent m ?me pas la langue ?
Depuis quelques ann ?es, la banalisation de l’enfermement des enfants est juridiquement contestable mais surtout humainement inacceptable. La France ? vient d’ ?tre condamn ?e en janvier ? 2012 par la Cour Europ ?enne de Droits de l’Homme pour « traitement inhumain et d ?gradant », mais continue ? enfermer les mineurs dans ces lieux que l’on nomme pudiquement « Centre de R ?tention Administrative », pour ne pas dire prison pour ?trangers.
En censurant cette photo, les autorit ?s administratives offrent l’occasion de d ?noncer haut et fort ce qui se passe ? chez nous, en 2012. L’œuvre artistique de Fran ?ois Lepage prend ici tout son sens, tant il est vrai pour les sujets photographi ?s que « l’image fig ?e les fait surgir de l’oubli pour questionner nos consciences et nos actes » et r ?v ?le une r ?alit ? qui d ?range.

