Qu’on apprécie ou pas Edwy Plenel, ce qu’il dit ici l’honore. Les éléments qu’il apporte sont essentiels pour comprendre à quel point les gouvernements de Macron se sont fascisés de plus en plus jusqu’à ce nombre insupportable d’arrestations d’enfants (8000 interpellations) qui n’a pour seul but que de communiquer aux Français un nombre.
La vérité est que la police, avec les encouragements de leur ministre de tutelle, tabasse des enfants « sans retenue » ; qu’il lui semble aller de soi de tirer des grenades sur des enfants ; que lorsqu’un enfant tape un robocop, celui-ci riposte en le visant d’un L.B.D. dans la figure, ou en étrangle un autre.
Merci à Edwy Plenel de nous rappeler que l’égalité n’est pas un slogan, mais le cœur même de notre République. Quand les lycéens se mobilisent pour des enseignants, des établissements dignes et des conditions d’étude équitables, ils défendent bien plus que leur avenir : ils défendent notre avenir commun. Une jeunesse qui se lève pour l’égalité, c’est une démocratie qui respire encore ! Faisons-lui confiance et écoutons-la, plutôt que de la réprimer ou de la mépriser.
https://www.youtube.com/watch?v=VkPHTOf9-CU
Edwy Plenel : Merci aux lycéens qui se soulèvent
Je suis venu dire merci à la jeunesse qui se soulève, à la jeunesse qui nous réveille, qui nous élève et qui nous rassemble. Ce mouvement de la jeunesse qui est parti des lycées, qui est animé par des lycéennes et des lycéens de tous horizons, de tous milieux, de tous secteurs, de tous départements, de toutes régions, de toutes zones… Eh bien ce mouvement défend nos causes communes. Il nous rassemble dans la diversité de nos générations — j’en suis, avec des petits-enfants qui y sont —, dans la diversité de nos milieux professionnels, dans la diversité de nos origines, dans la diversité de nos conditions.
Il donne vie à un mot, un mot piétiné, saccagé par beaucoup de présidences, dont celle-ci, et de gouvernants, qui est simplement le mot d’égalité. La devise qui est sur le fronton de nos immeubles officiels n’a de sens qu’avec ce mot-là. La liberté, ça peut être la liberté de s’enrichir, donc de créer des inégalités, d’opprimer d’autres personnes, de les exploiter, d’être un prédateur et un dominateur. La fraternité, ça peut être la tentation de choisir ses frères, de s’enfermer dans des identités closes, d’oublier l’autre, le différent, celui qui n’est pas pareil, celle qui est d’une histoire différente.
La tension qui fait l’émancipation, qui a fait la longue marche depuis deux siècles et demi de la conquête et de l’invention des droits, c’est ce mot d’égalité. C’est lui qui permet que nous ne tombions pas dans la liberté qui serait celle d’opprimer ou dans la fraternité qui serait celle d’ignorer les autres.
Alors, c’est ce mot d’égalité qui est dans les revendications des lycéens. Les médias dominants ne parlent pas assez de ce que les lycéennes et lycéens demandent. Ce sont des choses évidentes pour tout le monde, quelle que soit notre sensibilité.
Ils demandent d’abord des moyens : qu’il n’y ait pas de classes vides, qu’il n’y ait pas de profs non remplacés, qu’il n’y ait pas d’établissements laissés en jachère.
Ils demandent ensuite des emplois du temps qui ne soient pas saturés, c’est-à-dire des rythmes scolaires qui soient revus, qui permettent aussi de s’épanouir, qui permettent aussi de parler, qui permettent aussi de faire du sport, du théâtre, de la culture, de la création.
Ils demandent troisièmement qu’il y ait des moyens matériels sur le bâti. Cela a été très présent, et notamment dans la région parisienne pour les lycées et les établissements qui sont au-delà du périphérique : le lycée le mieux doté de la Seine-Saint-Denis est en dessous du lycée le moins doté de Paris intra-muros.
Ils demandent quatrièmement, de mettre fin à quelque chose qui est anxiogène non seulement pour les jeunes, mais pour les parents, pour les familles : cet algorithme de Parcoursup qui égare, qui crée des injustices et qui est incompréhensible.
Et enfin, j’insiste — parce que, encore une fois, c’est cela que nous n’avons pas assez entendu dans les médias dominants —, ils demandent que les conditions d’études, les conditions concrètes dans les classes, dans la façon de vivre et d’être ensemble soient également améliorées.
Tout cela fait vivre ce mot d’égalité. Cela donne sens à des mots que le monde qui les réprime — je vais y venir — a vidés de leur substance. C’est un monde de morts-vivants. Ce n’est pas seulement qu’ils ignorent cet avenir du monde qu’est la jeunesse ; c’est que eux-mêmes ont dévitalisé, ont enlevé toute la dynamique des mots au nom desquels ils gouvernent.
Je voudrais rappeler simplement deux textes à ces ignares, à ces aveugles, à ces ignorants.
Il y a une Convention relative aux droits de l’enfant, qui est des Nations Unies et qui est en vigueur depuis 1990. Cette convention commence par le mot d’égalité et les droits inaliénables. Un enfant s’entend de tout être humain âgé de moins de 18 ans. Donc celles et ceux qui manifestent sont bien des enfants au sens de la convention que la France a signée, comme la plupart des États membres des Nations Unies.
- L’article 3 de cette convention demande à tous les États signataires de veiller à l’intérêt supérieur de l’enfant comme une considération primordiale.
- L’article 12 défend leur droit d’exprimer librement leurs opinions sur toute question les intéressant.
- L’article 13 dit qu’ils ont droit à la liberté d’expression.
- L’article 14 insiste sur leur liberté de pensée, de conscience et de religion.
- L’article 15 parle de leur liberté d’association et de leur liberté de réunion.
- L’article 28 souligne la question de l’égalité des chances — évidemment, cela concerne l’éducation.
Et enfin, cette convention se termine par un article qui dit qu’il faut inculquer à l’enfant le respect des droits de l’homme, des libertés fondamentales, des principes consacrés dans la Charte des Nations Unies, et qu’il faut le préparer à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, d’égalité entre les sexes et d’amitié entre tous les peuples et tous les groupes ethniques, nationaux, religieux. C’est bien cela qu’ils font ! Ils donnent vie à ce que ceux qui gouvernent piétinent et ignorent.
Mais il n’y a pas qu’un texte des Nations Unies — et Dieu sait si les textes des Nations Unies sont, par les temps qui courent, piétinés à l’échelle du monde. Il y a un Code de l’éducation français qui est en vigueur depuis 2021.
Son article premier énonce :
« L’éducation est la première priorité nationale. » Pas la seconde, pas la troisième : la première.
Elle suppose les valeurs de la République, c’est-à-dire l’égale dignité des êtres humains. Elle suppose la coopération entre les élèves, qu’ils puissent se parler, s’organiser, inventer leur chemin ensemble. Et évidemment, on reparle de l’égalité des chances.
Voilà pourquoi je leur dis merci. Ils font vivre ce qui, autrement, ne serait que des mots morts, sans sens et sans écho. Ils leur donnent tout d’un coup une vitalité joyeuse, dans une inventivité formidable, où ils ont inscrit sur leurs pancartes : « Liberté, égalité, scolarité ».
Et qu’ont-ils en face ? Nous le savons toutes et tous. Et c’est sans précédent. Au jour de la mobilisation immense et très rassembleuse du mardi 6 octobre — sans compter ce qui s’est passé depuis —, en deux semaines, il y a eu 5 060 gardes à vue, dont 4 400 mineurs. C’est le deuxième score, toute histoire confondue depuis les années 1960, dans la répression d’un mouvement social. C’est juste derrière les Gilets jaunes, où il y a eu 6 730 gardes à vue en un an — pas en deux semaines — et évidemment avec beaucoup moins de mineurs. Le troisième, qui se situe derrière le mouvement actuel, c’est le soulèvement de 2005 après Zyed et Bouna à Clichy, ce drame terrifiant où une jeunesse s’est soulevée face à un mensonge du ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy : il y avait eu 4 500 gardes à vue, dont 950 mineurs.
Je répète : à mardi dernier, on en était déjà à 5 060 gardes à vue, dont 4 400 mineurs. Mineurs : moins de 18 ans. Des enfants. Des enfants !
Comparons avec Mai 68, ce mouvement social parti de la jeunesse qui a ébranlé tout le pays, tous les milieux sociaux, toutes les entreprises, donnant lieu à la plus grande grève ouvrière de notre histoire après celle du Front populaire en 1936 : il n’y a eu que 95 gardes à vue sur 700 interpellations.
Rappeler Mai 68, c’est rappeler aussi à ceux qui nous gouvernent leur décadence. Pas seulement aux ministres ou aux présidents, mais aussi aux hauts fonctionnaires, aux préfets de police, aux commandants de police, à tous ceux qui exercent une fonction officielle. Car c’est bien un préfet de police qui, en 1968, s’est adressé à « la maison », aux gardiens comme aux gradés, en les mettant en garde contre les excès dans l’emploi de la force. C’est ce préfet de police, Maurice Grimaud, qui déclarait à l’époque : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. » Ce n’était pas un homme qui manquait de force ou de fermeté ; il défendait son institution en affirmant : « Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. » Mais pour préserver la grandeur de cette fonction, il employait le mot de « guerre » contre ceux qui violent les principes de la police républicaine : « Il faut faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous. »
Je convoque cela pour nous rappeler tout simplement pourquoi il faut dire merci à la jeunesse qui se soulève.
Nous utiliserons une arme élémentaire, une arme simple, qui est le bulletin de vote. Mais notre vraie protection, c’est l’auto-organisation de la société. C’est ainsi que l’on a conquis des droits, que l’on a inventé des droits, que l’on a défendu des droits. Mai 68 n’a pas changé la face de la France du jour au lendemain, mais il a créé une dynamique qui s’est traduite par toutes sortes de droits nouveaux : pour la jeunesse, pour les femmes, pour l’expression de la société, et jusqu’aux prémices des mouvements écologistes.
Je prendrai un seul exemple qui illustre la régression de notre époque. Quatre ans après Mai 68, en juin 1972, une loi est votée à l’unanimité de l’Assemblée Nationale. La droite est alors au pouvoir : le président s’appelle Georges Pompidou, le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, et le ministre de la Justice associé à ce texte — qui porte de fait son nom dans notre histoire — est René Pleven, un homme de droite issu de la démocratie chrétienne bretonne, qui fut parmi les premiers à rejoindre le général de Gaulle à Londres. Quelle est cette loi de 1972, toujours en vigueur ? Portée par le souffle de Mai 68 et adoptée à l’unanimité, c’est la loi du 1er juillet 1972 relative à la lutte contre le racisme. C’est elle qui pose que toutes les opinions ne sont pas légitimes. Elle établit que c’est un délit de provoquer à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine, de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.
Cette loi est aujourd’hui violée tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes par certains médias de haine dans notre pays, sans que le pouvoir ne lève le petit doigt.
Alors oui, mes amis, nous ferons ce qu’il faut dans le cadre de la compétition électorale. Mais notre meilleure protection face au vent mauvais, c’est la direction que nous montre la jeunesse de ce pays : c’est notre auto-organisation, notre soulèvement, notre solidarité. C’est ainsi que nous créerons du commun. Merci.
(texte emprunté à ATTAC qui a repris le texte de Edwy Plenel)
Compléments :
Les émeutes urbaines de 2023, analyses sociologiques
Les bandes de jeunes et les émeutes
Les manifestations des lycéens français accueillies par un recours excessif à la force
La lente agonie du Ministre de l’Intérieur

